Page:Lacenaire, éd. Cochinat, 1857.djvu/80

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prononcer un discours en faveur de la Pologne, à l’instar de M. Mauguin, l’orateur populaire du temps. Les fumées du vin, l’émotion oratoire et la chaleur de son débit lui ayant donné le vertige, il s’évanouit. — Deux clercs, l’un qui, les yeux hébétés, s’apprêtait à écouter la harangue ; l’autre, rival parlementaire, qui se préparait à écraser « le préopinant » par une réponse d’homme d’État conservateur, formaient l’assemblée pour le tribun chancelant. Ils le reçurent dans leurs bras, le décravatèrent, l’étendirent sur la nappe en lui appliquant des serviettes imbibées de vinaigre aux tempes ; puis, — par une de ces bizarreries qu’explique seule l’humeur fantasque des buveurs, — lorsqu’ils virent leur homme hors de danger, ils lui mirent des fleurs à la main gauche, un verre à la main droite, deux chandeliers ornés de bougies roses de chaque coté du corps, assujettirent sa tête alourdie dans un grand plat d’argent, et chantèrent avec d’horribles barbarismes sur l’orateur ivre-mort la prière des agonisants.

Lacenaire entra dans ce moment. Ses nerfs, excités par les émotions du jeu, son visage tiré, ses yeux enflammés, firent croire aux jeunes gens qu’il avait pris au sérieux cette farce bachique :

— Ne pleurez pas, maître, lui dit un des gardiens de l’infortuné parleur. Celui qui est couché sur ce champ de bataille, la tête sur son bouclier, a fait son devoir… Il est mort au champ d’honneur ! — Laissez dormir les guerriers…

— C’est juste, dit Lacenaire, revenu à son calme habituel et faisant le salut militaire. Il faut envelopper d’un