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MÉDITATIONS POÉTIQUES.

Le duc de Rohan était alors un brillant officier des mousquetaires rouges, admiré et envié pour l’élégance de sa personne, pour l’éclat de ses uniformes, pour la beauté de ses chevaux, pour la magnificence de ses palais et de ses jardins aux environs de Paris, et surtout pour la splendeur de son nom. Il aimait les vers : M. Matthieu de Montmorency lui avait récité quelques strophes de moi, retenues dans sa mémoire. Il avait désiré me connaître : il me plut au premier coup d’œil. Nous nous liâmes d’amitié, sans qu’il me fît sentir jamais, et sans que je me permisse d’oublier moi-même, par ce tact naturel qui est l’étiquette de la nature, la distance qu’il voulait bien franchir, mais qui existait néanmoins entre deux noms que la poésie seule pouvait un moment rapprocher.

Le duc de Rohan rêvait déjà le sacerdoce : il était né pour l’autel comme d’autres naissent pour le champ de bataille, pour la tribune ou pour la mer. Il aspirait au moment de consacrer à Dieu son âme, sa jeunesse, son grand nom. Il possédait à la Roche-Guyon, sur le rivage escarpé de la Seine, une résidence presque royale de sa famille. Le principal ornement du château était une chapelle creusée dans le roc, véritable catacombe affectant, dans les circonvolutions caverneuses de la montagne, la forme des nefs, du chœur, des piliers, des jubés d’une cathédrale. Il m’engagea à aller y passer la semaine sainte avec lui. Il m’y conduisit lui-même. J’y trouvai une réunion de jeunes gens distingués qui sont devenus, pour la plupart, des hommes éminents dans le clergé, dans la diplomatie, ou des hommes célèbres dans les lettres, depuis cette époque. Le service religieux, volupté pieuse du duc de Rohan, se faisait tous les jours dans cette église souterraine avec une pompe, un luxe et des enchantements sacrés qui enivraient de jeunes imaginations. J’étais très-religieux d’instinct, mais très-indépendant d’esprit. Seul, de toute cette jeunesse, je n’avais aucun goût pour les délices mystiques de la sacristie. Le duc de Rohan et ses amis me pardonnaient mon indépendance de foi en faveur de mes ardentes aspirations vers l’infini et vers la nature. J’étais à leurs yeux une sorte d’instrument lyrique, sur les cordes duquel ne résonnaient encore que des hymnes profanes, mais qu’on pouvait porter dans le temple pour y chanter les gloires de Dieu et les douleurs de l’homme.