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PRÉFACE

ce mouvement des choses humaines, se révèlent dans l’intimité de leurs âmes pendant cette traversée des révolutions. Ce sont des mots, des syllabes, des points de vue, des horizons qui s’ouvrent et qui se referment devant l’esprit en un clin d’œil. Cela ne se note pas dans les livres, mais dans l’intelligence et dans le cœur d’un ami. Votre cœur et votre intelligence ont été, depuis vingt ans, les pages où j’ai jeté en courant ce que je ne me dis qu’à moi-même, et ce qui n’a été feuilleté que par vous. Quand j’aurai cessé de causer, et que vous vous souviendrez encore ; quand vous reviendrez en automne visiter cette vallée de Saint-Point où j’ai laissé tomber plus de rêveries dans votre oreille que les peupliers de mon pré ne laissent tomber de feuilles sur le grand chemin ; le ravin desséché, le châtaignier creux, la source entre ses quatre pierres de granit grises, le tronc d’arbre couché à terre et servant de banc aux mendiants de la vallée, le tombeau peut-être où un lierre de plus rampera sur les moulures de l’arche sépulcrale, à l’extrémité des jardins, sur les confins de la vie et de la mort, vous rappelleront ce que nous nous sommes dit, ici ou là, assis ou debout, sous telle inclinaison de l’ombre, sous tel rayon du soleil, au chant de tel oiseau dans les branches sur nos têtes, aux aboiements de tel chien, au hennissement de tel cheval de prédilection dans l’enclos ; vous vous arrêterez pour écouter encore et pour répondre, et vous serez, mieux que ce livre mort et muet, un souvenir vivant de ma vie écoulée. Cela m’est doux à penser. Ce n’est pas la postérité, c’est encore un crépuscule de la vie humaine après que notre court soleil est déjà éteint. L’homme n’est bien mort que quand tous ceux qui l’ont connu et aimé sur la terre se sont couchés à leur tour dans le tombeau qui ne parle plus d’eux aux nouvelles générations. Jusque-là l’homme vit encore un peu dans la vie de ceux qui survivent. C’est l’aurore boréale du tombeau.