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DE LA POÉSIE.

l’Arabie Pétrée bornait l’horizon. Mais borner n’est pas le mot, car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal, et l’on voyait ou l’on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s’étendre encore, et nager dans les vapeurs ambiantes d’un air teint de pourpre et de céruse.

C’était l’heure de midi, l’heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret, et chante l’heure et la prière à toutes les heures. Voix vivante, animée, qui sait ce qu’elle dit et ce qu’elle chante, bien supérieure à mon avis, à la voix machinale et sans conscience de la cloche de nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l’orge dans le sac de poil de chèvre à mes chevaux attachés ça et à autour de ma tente ; les pieds enchaînés à des anneaux de fer, ces beaux et doux animaux étaient immobiles, leur tête penchée et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris luisant et fumant sous les rayons d’un soleil de plomb. Les hommes s’étaient rassemblés à l’ombre du plus large des oliviers ; ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas, et ils fumaient en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers d’Antar.

Antar, ce type de l’Arabe errant, à la fois pasteur, guerrier et poète, qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales ; épique comme Homère, plaintif comme Job, amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomon. Ses vers, qui endorment ou exaltent l’imagination de l’Arabe autant que la fumée du tombach dans le narguilé[1], retentissaient en sons gutturaux dans le groupe animé de mes Saïs ; et quand le poète avait touché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommes sauvages, mais im-

  1. Pipe où la fumée du tabac passe dans l’eau avant d’arriver à la bouche.