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MÉDITATIONS

J’aime à sentir le temps, plus fort que ta mémoire,
Effacer pas à pas les traces de ta gloire !
L’homme serait-il donc de ses œuvres jaloux ?
Nos monuments sont-ils plus immortels que nous ?
Égaux devant le temps, non, ta ruine immense
Nous console du moins de notre décadence.
J’aime, j’aime à venir rêver sur ce tombeau,
À l’heure où de la nuit le lugubre flambeau,
Comme l’œil du passé, flottant sur des ruines,
D’un pâle demi-deuil revêt tes sept collines,
Et, d’un ciel toujours jeune éclaircissant l’azur,
Fait briller les torrents sur les flancs de Tibur.
Ma harpe, qu’en passant l’oiseau des nuits effleure,
Sur tes propres débris te rappelle et te pleure,
Et jette aux flots du Tibre un cri de liberté,
Hélas ! par l’écho même à peine répété.

« Liberté ! nom sacré profané par cet âge,
» J’ai toujours dans mon cœur adoré ton image,
» Telle qu’aux jours d’Émile et de Léonidas,
» T’adorèrent jadis le Tibre et l’Eurotas,
» Quand, tes fils se levant contre la tyrannie,
» Tu teignais leurs drapeaux du sang de Virginie,
» Ou qu’à tes saintes lois glorieux d’obéir,
» Tes trois cents immortels s’embrassaient pour mourir ;
» Telle enfin que, d’Uri prenant ton vol sublime,
» Comme un rapide éclair qui court de cime en cime,
» Des rives du Léman aux rochers d’Appenzell,
» Volant avec la mort sur la flèche de Tell,
» Tu rassembles tes fils errant sur les montagnes,
» Et, semblable au torrent qui fond sur leurs campagnes,
» Tu purges à jamais d’un peuple d’oppresseurs
» Ces champs où tu fondas ton règne sur les mœurs !