Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 1.djvu/545

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
543
POÉTIQUES.


« Cependant j’ai courbé ma tête
Au niveau de vos fronts jaloux ;
J’ai fui de retraite en retraite,
De peur d’être plus grand que vous !
Ma voix, sans écho sur la terre,
Montait sur un bord solitaire ;
Et quand je vous tendais la main
(Les siècles le pourront-ils croire ?),
Je ne demandais pas de gloire,
Ingrats ! je mendiais du pain !

« Mais le génie en vain dépouille
L’éclat dont il est revêtu :
Comme Ulysse qu’un haillon souille,
Il est trahi par sa vertu.
De quelque ombre qu’il se recèle,
Dès qu’un être divin se mêle
Aux enfants de ce vil séjour,
L’envie à sa trace s’enchaîne,
Et le reconnaît à sa haine,
Comme la terre à son amour.

« Si du moins, ô langues impures,
Contentes de boire mes pleurs,
Vos traits restaient dans mes blessures !…
Mais non : vous vivez, et je meurs !
Mes yeux, à travers leur nuage,
Vous voient renaître d’âge en âge.
Ô temps, que me dévoiles-tu ?
Toujours le génie est un crime.
Toujours, quoi ! toujours un abîme
Entre la gloire et la vertu ?