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DES ESCLAVES.

seule condition de sécurité et de prospérité pour les autres, notre premier devoir est envers nos concitoyens des colonies. Mais ces considérations sont loin de nous commander le silence que prétendait nous imposer hier l’honorable rapporteur de votre commission. Je suis loin de penser avec lui qu’une discussion sur ce sujet soit inutile et dangereuse. Inutile, messieurs ? Je ne répondrai que par un seul fait : C’est en 1792 que l’illustre et vénérable Wilberforce commença dans le parlement d’Angleterre sa discussion sur la traite et sur l’abolition de l’esclavage. Alors aussi des orateurs, si jaloux pour eux-mêmes du titre de citoyen et qui mettaient tant de lenteur à rendre aux noirs le titre d’homme, déclaraient la discussion inutile et dangereuse. Et ce n’est qu’en 1833 que l’abolition de l’esclavage a été prononcée dans le parlement. Il a fallu une discussion, une discussion de quarante-trois ans, pour faire entrer une vérité si simple dans l’esprit de la loi de l’Angleterre, et ce n’est qu’après cette discussion de quarante-trois ans que l’esclavage est tombé sous la raison et sous l’indignation d’un peuple libre ! Voilà à quoi servent les discussions.

Quant à l’ajournement qu’on nous recommande sous tant de différents prétextes, nous nous y attendions. Il y a deux manières de repousser une vérité : la nier, ou en ajourner l’application ; c’est une cause facile à défendre que celle des ajournements ; on a pour soi la plus invincible des puissances humaines, la force d’inertie, cette paresse des choses, des gouvernements et des peuples qui fait qu’on recule toujours l’heure des réparations les plus urgentes, les plus saintes, parce qu’il faut réfléchir, parce qu’il faut se mouvoir, parce qu’il faut agir, et qu’il est plus facile de laisser souffrir et le mal s’invétérer. Ainsi, messieurs, vous l’entendez : on veut, comme nous, l’émancipation ; on s’y prépare. C’est une mesure d’éternelle Justice, et cependant il n’en faut pas parler, il faut attendre, voir, ajourner encore. Mais si l’émancipation, si la restitution des droits de l’homme à ceux que vous n’oserez pas ne pas appeler des hommes est d’éternelle justice, elle était donc juste hier ; elle est donc juste aujourd’hui ; elle sera donc juste demain. Et quant à ce que les honorables préopinants disent, qu’il faut d’abord donner aux noirs l’éducation et l’état auquel on les destine ; initiation sage, initiation que nous voulons comme eux, que répondre, messieurs ? Est-ce que l’esclavage est l’éducation de la liberté ? Non, mille fois non ; c’est une liberté graduée qui est l’éducation d’une liberté plus complète. L’esclavage est dans votre système : vous voulez le maintenir ; l’esclavage n’enseigne que la servitude à l’esclave et la tyrannie au maître.

Il y a l’infini entre le mot esclave et le nom d’homme libre. Il n’y a pas de transition de l’un à l’autre. On est possédé ou on ne l’est pas ; on est une chose ou on est un homme. Et comment voulez-vous que les maîtres préparent les esclaves à la liberté et les en rendent dignes, puisque le jour où ils en seraient dignes, ils n’auraient plus de prétexte pour les