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DES ESCLAVES.

vous y trouverez ces propres paroles qui dispensent de tout tableau : Un vaisseau négrier a été constaté contenir dans un espace donné la plus grande masse de tortures et d’atrocités accumulées. »

Voilà la source où vos malheureux concitoyens des Antilles sont obligés de puiser les instruments de travail sur leurs possessions. Jusqu’à présent, ils ont été obligés de se recruter par un crime légal, par cet épouvantable trafic qui a transporté souvent deux et trois cent mille esclaves par année, qui depuis Charles-Quint en a transporté des centaines de millions ; des centaines de millions, messieurs, dont il reste quoi ? quelques centaines de mille ! Ce résultat seul fait juger l’esclavage ! Maintenant, ils se recrutent par un crime illégal, par une contrebande de chair humaine.

Eh bien ! non, messieurs, maintenant par l’effet, selon vous complet, des lois sur la traite, j’admets qu’ils ne se recrutent plus du tout. Mais voyez quel coup déjà mortel a porté au colon l’exécution de cette loi de la suppression de la traite. Il lui faut des noirs, et la loi lui interdit de s’en procurer, et le travail de la terre va décupler de prix par le manque de bras. Qu’une épidémie, que ces empoisonnements du désespoir, si fréquents parmi les noirs, lui déciment une partie des siens ; voilà sa propriété stérile et réduite à rien.

Mais allons plus avant. Le colon, quelle que soit son humanité, sa mansuétude envers ses esclaves, ne doit-il pas craindre à tout moment quelque insurrection ? ne doit-il pas trembler qu’un Spartacus noir appelle ses frères à la liberté ? Or la liberté, conquise par l’insurrection, que serait-elle ? on frémit d’y arrêter sa pensée. Ce n’est pas tout encore ; vous voyez qu’on nous reproche d’oser même prononcer le mot d’émancipation ; on nous le reproche à nous hommes bien intentionnés, hommes prudents, qui parlons devant une assemblée prudente, devant la chambre la plus antirévolutionnaire qui ait jamais été ? On nous dit que ce seul mot est une menace, une espérance, une perturbation, que ce seul mot fait trembler le sol des colonies. Eh bien, aucun de ces dangers n’existe maintenant avec nous. Mais qu’une chambre moins sage vienne à nous remplacer, que ces doctrines d’abandon des colonies viennent à prévaloir un seul moment, que la moindre commotion politique ait lieu dans l’Europe, que les colons soient oubliés un jour, que deviennent les colonies ? que deviennent les esclaves ? que deviennent les propriétés ? Et si nous nous élevions à des considérations plus hautes, que je m’interdis aujourd’hui, ne pourrions-nous pas ajouter : que devient l’humanité ? que devient la morale ? que devient la religion ? que devient la race des maîtres, de ces possesseurs d’hommes et de femmes dans une condition de propriété qui donne l’homme et la femme comme un instrument, comme un hochet de tyrannie ou de dépravation aux enfants ? Une telle propriété, messieurs, ne corrompt-elle pas la race qui possède autant que la race qui est possédée ? une telle propriété n’est--