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DES ESCLAVES.

La statistique officielle de ces magistrats démontre qu’aucun des inconvénients qu’on nous présage n’a lieu. À la Jamaïque, sur soixante-huit mille habitations visitées, trois mille seulement ont donné des affaires contentieuses facilement résolues.

À la Barbade, il y a eu quelques jours d’étonnement et de trouble. Tout est rentré aisément dans l’ordre.

À Antigoa, on n’a pas même employé l’apprentissage ; l’émancipation a été immédiate et a complètement réussi. L’intervention des frères moraves a été très-heureuse pour la cause de l’émancipation, et nous osons espérer que celle du clergé français catholique ne nous faillirait pas dans une œuvre si éminemment civilisatrice.

On a parlé de la ruine des colons. Eh bien, messieurs, vous allez apprécier ces pronostics par le résultat industriel dans les colonies anglaises, pendant les deux dernières années.

Les rapports officiels débattus dans les chambres coloniales non suspectes constatent que, même dans ces premières années de tâtonnements, la production n’a été réduite que d’un dix-huitième, ou tout au plus d’un seizième, et cependant le nombre d’heures affectées au travail des noirs a été réduit d’un sixième, et, pendant la récolte, d’une moitié.

Voilà, messieurs, ces résultats dans toute leur réalité. Y a-t-il rien là de si propre à refouler nos espérances et à nous condamner à ne jamais tenter cette même amélioration, cette même rédemption d’une partie de nos frères ?

Non, l’opinion ne s’y trompera pas ; non, la chambre n’hésitera pas plus longtemps.

Un si faible effort nous effrayerait, messieurs ! Une nation qui, pour réformer tout son passé, n’a pas craint de remuer son sol, depuis quarante-sept ans, jusqu’à la dernière pierre, de fouiller jusqu’aux fondements ses institutions vieillies, pour les rebâtir sur un tuf solide ; une nation qui n’a pas hésité à ruiner tous ses intérêts au profit de ses principes ; un peuple qui a renversé d’un souffle les mainmortes, les dîmes, les corvées, les servitudes civiles, les privilèges de tout genre ; un peuple qui a reçu l’assaut de l’Europe entière et lancé ses populations contre elle pour la cause de la liberté politique ; qui a dépensé sa fortune par milliards et son sang par torrents ; un tel peuple craindrait-il aujourd’hui de remuer quelques chiffres de son budget pour effacer à jamais, du livre des atrocités légales, ce nom d’esclave, qui flétrit celui qui l’inflige, plus encore que celui qui le porte ?

Non, cela n’est pas possible. Et si vous mettiez en balance, dans un seul calcul d’argent, ce qu’il en a coûté depuis que les colonies existent pour maintenir et recruter l’esclavage ; si vous comptiez les frais de ces expéditions entreprises pour rapporter ces cargaisons vivantes, et ceux morts dans la traversée, et ceux jetés dans des tonneaux à la mer, pour détruire les témoins de la contrebande d’hommes ; si vous y ajoutiez les