Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/182

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Le vrai nom de l’homme qui a écrit ces pages n’était pas Raphaël. Nous le lui donnions souvent par badinage, ses autres amis et moi, parce qu’il ressemblait beaucoup, dans son adolescence, à un portrait de Raphaël enfant, qu’on voit à Rome dans la galerie Barberini, à Florence dans le palais Pitti, et, à Paris, dans le Musée du Louvre. Nous lui donnions aussi ce nom parce que cet enfant avait pour trait distinctif de son caractère le sentiment le plus vif du beau dans la nature ou dans l’art, dans les œuvres de Dieu comme dans celles des hommes. Il était d’une sensibilité exquise et presque maladive, avant que le temps l’eût un peu émoussée ; nous disions, en faisant allusion à ce sentiment qu’on appelle le mal du pays, qu’il avait le mal du ciel.

Cette passion du beau le rendait malheureux ; dans une autre condition, elle aurait pu le rendre illustre. Il n’aimait pas moins le bien que le beau ; mais il n’aimait pas la vertu parce qu’elle était sainte, il l’aimait surtout parce qu’elle était belle. Sans aucune ambition dans le caractère, il en aurait eu dans l’imagination. S’il eût vécu dans ces républiques antiques où l’homme se développait tout entier dans la liberté, comme le corps se développe sans ligature dans l’air libre et en plein soleil, il aurait aspiré à tous les sommets comme César, il aurait voulu parler comme Démosthène et mourir comme Caton. Mais sa destinée humiliée, ingrate et obscure, le retenait malgré lui dans l’oisiveté et dans la contemplation. Il avait des ailes à ouvrir, et l’atmosphère ne le portait pas.