Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/183

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Connaissez-vous ce portrait de Raphaël enfant dont je vous parlais tout à l’heure ? C’est une figure de seize ans, un peu pâle, un peu plombée par le soleil de Rome, mais où fleurit cependant encore sur les joues le duvet de l’enfance. Un rayon rasant de lumière semble y jouer dans le velours de la peau. Le coude du jeune homme est appuyé sur une table, l’avant-bras redressé pour porter la tête qui repose dans la paume de la main ; les doigts admirablement modelés impriment un léger sillon blanc au menton et à la joue. La bouche est fine, mélancolique, rêveuse ; le nez est mince entre les deux yeux et légèrement nuancé d’une teinte un peu bleuâtre, comme si la délicatesse de la peau y laissait transparaître l’azur des veines ; les yeux d’une couleur de ciel foncé pareille au ciel des Apennins avant l’aurore ; ils regardent devant eux, mais avec une légère inflexion vers le ciel, comme s’ils regardaient toujours plus haut que nature. Ils sont lumineux jusqu’au fond, quoique un peu humides.

Le front est une voûte à peine cintrée ; les tempes réfléchissent, l’oreille écoute. Des cheveux coupés inégalement pour la première fois par les ciseaux inhabiles d’un compagnon d’atelier ou d’une sœur, jettent quelques ombres sur la joue et sur la main. Un petit bonnet plat de velours noir couvre le sommet des cheveux et tombe sur le front. Quand on passe devant ce portrait, on pense et on s’attriste sans savoir de quoi. C’est le génie enfant qui rêve sur le seuil de sa destinée avant d’y entrer. C’est une âme à la porte de la vie. Que deviendra-t-elle ?

Eh bien, ajoutez six ans à l’âge de cet enfant rêveur, accentuez ces traits, hâlez ce teint, plissez ce front, massez ces cheveux, ternissez un peu ce regard, attristez ces lèvres, grandissez cette taille, donnez plus de relief à ces muscles, changez ce costume de l’Italie du temps de Léon X contre le costume sombre et uniforme d’un jeune homme élevé dans la simplicité des champs, qui ne demande à ses vêtements que de le vêtir avec décence ; conservez une certaine langueur pensive ou souffrante a toute l’attitude, et vous aurez le portrait parfaitement reconnaissable de Raphaël à vingt ans.

Sa famille était pauvre, quoique ancienne dans les montagnes du Forez, où elle avait sa souche. Son père avait déposé l’épée pour la charrue, comme les gentilshommes espagnols. Il avait pour unique dignité l’honneur, qui les vaut toutes. Sa mère était une femme encore jeune, belle, qui aurait pu passer pour sa