Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/186

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des hameaux voisins. Il les chauffe à son feu, il leur donne son pain, et pourtant Dieu sait s’il en a de reste quand les récoltes sont mauvaises comme cette année. »

C’était ainsi qu’on me parlait de Raphaël. Je voulus voir au moins la demeure de mon ancien ami. Je me fis conduire jusqu’au pied du mamelon au sommet duquel s’élevait sa tour noirâtre ; elle était flanquée de quelques étables basses qui sortaient du milieu d’un bouquet de buis et de noisetiers. Je passai, sur un tronc d’arbre, le torrent presque sec qui roulait dans le fond du ravin. Je montai par un sentier de pierres roulantes ; deux vaches et trois moutons paissaient sur les flancs brûlés du mamelon, sous la garde d’un vieux serviteur presque aveugle qui récitait son chapelet, assis sur un ancien écusson sculpté, tombé du cintre de la porte.

Il me dit que Raphaël n’était point parti, mais qu’il était malade depuis deux mois, et que sans doute il ne sortirait plus de la tour que pour aller au cimetière ; il me montra ce cimetière de sa main décharnée sur la colline opposée.

« Peut-on voir Raphaël ? lui dis-je. — Oh ! oui, dit le vieillard ; montez les degrés et tirez la ficelle du loquet de la grande salle, à gauche. Vous le trouverez étendu sur son lit, aussi doux qu’un ange, aussi simple qu’un enfant ! » ajouta-t-il en s’essuyant les yeux du revers de la main.

Je montai la rampe roide, longue et ébréchée, d’un escalier extérieur. Les degrés, qui rampaient contre le mur de la tour, sc terminaient à un palier recouvert d’une charpente et d’un petit toit dont les tuiles jonchaient les dalles de l’escalier. Je tirai la corde de la porte à gauche et j’entrai.

Je n’oublierai jamais ce spectacle. La chambre était vaste. Elle occupait tout l’espace contenu entre les murs de la tour. Elle était éclairée de deux grandes fenêtres à croisillons de pierre, dont les vitres poudreuses et brisées étaient enchâssées dans des losanges de plomb. Le plafond était formé de grosses poutres noircies par la fumée ; le sol était pavé de briques ; une cheminée haute, aux jambages grossièrement sculptés, laissait pendre à une crémaillère une marmite pleine de pommes de terre, sous laquelle fumait une branche qui brûlait par le bout. Il n’y avait d’autres meubles dans la chambre que deux hauts fauteuils à dossier en bois sculpté, recouverts d’une étoffe cendrée dont il était impossible de distinguer la couleur primitive ; une grande