Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/187

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table dont une moitié était couverte d’une nappe de chanvre écru qui enveloppait le pain, l’autre moitié de papiers et de livres jetés pèle-mêle ; enfin un lit à colonnes vermoulues, avec des rideaux de serge bleue rattachés autour des colonnes, pour laisser entrer l’air de la fenêtre ouverte et jouer les rayons du soleil sur la couverture du lit.

Un homme jeune encore, mais exténué par la consomption et par la misère, était assis sur son séant, au bord de ce lit, occupé, au moment où j’ouvris la porte, à émietter des morceaux de pain à une nuée de passereaux qui tourbillonnaient à ses pieds, sur le plancher.

Les oiseaux s’envolèrent au bruit de mes pas, et allèrent se percher sur la corniche de la salle, sur les colonnes et sur les rebords du ciel de lit.

Je reconnus Raphaël à travers sa pâleur et sa maigreur. Sa figure, en perdant de sa jeunesse, n’avait rien perdu de son caractère ; elle n’avait fait que changer de beauté. C’était maintenant celle de la mort. Rembrandt n’aurait pas cherché le type d’un autre Christ au jardin. Ses cheveux châtains roulaient en boucles sur ses épaules comme ceux d’un laboureur après la sueur du jour. Sa barbe était longue, mais plantée avec une symétrie naturelle qui laissait découvrir la coupe gracieuse des lèvres. La rougeur des joues proéminentes faisait ressortir la blancheur de la peau. Sa chemise ouverte sur sa poitrine montrait un torse décharné mais musculeux, qui aurait rendu de la majesté à sa stature, si sa faiblesse lui avait permis de se redresser.

Il me reconnut du premier coup d’œil ; il fit un pas en ouvrant les bras pour venir m’embrasser, et retomba sur le bord du lit. J’allai à lui. Nous pleurâmes d’abord, et puis nous causâmes. Il me raconta toute sa vie, toujours tronquée par la fortune ou par la mort au moment où il croyait en cueillir la fleur ou le fruit ; la perte de son père, celle de sa mère, celle de sa femme et de son enfant ; puis ses revers de fortune, la vente forcée du domaine paternel, et enfin sa retraite dans ce débris du toit de sa famille, où il n’avait pour compagnon que le vieux bouvier qui le servait sans gages, pour l’amour du nom de la maison ; puis enfin sa maladie de langueur qui l’emporterait, disait-il, avec les feuilles d’automne, et qui le coucherait au cimetière de son village à côté de ceux qu’il avait aimés. Sa sensibilité d’imagination se révélait jusque dans la mort. On voyait qu’il la com-