Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/189

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À la fin, il me rappela vers le lit. « Tiens, me dit-il, sauve seulement ce petit manuscrit, je n’ai pas le courage de le brûler. Après ma mort la nourrice en ferait des cornets pour ses graines. Je ne veux pas que le nom dont il est plein soit profané. Emporte-le, garde-le jusqu’à ce que tu apprennes que je suis mort. Après moi, tu le brûleras ou tu le garderas jusqu’à ta vieillesse pour te souvenir quelquefois de ton ami en le parcourant. »

Je pris le rouleau, je le cachai sous mon habit ; je sortis en me promettant de revenir le lendemain et tous les jours, pour adoucir la fin de Raphaël par les soins et par les entretiens d’un ami. Je rencontrai en descendant, le long de l’escalier, une vingtaine de petits enfants qui montaient, leurs sabots à la main, pour venir prendre les leçons qu’il leur donnait jusque sur son lit de mort ; un peu plus loin, le curé du village, qui venait passer les premières heures du soir avec lui. Je saluai le prêtre avec respect. Il vit mes yeux rouges et me rendit un salut de triste intelligence.

Le lendemain, je revins à la tour. Raphaël s’était éteint dans la nuit. La cloche du village voisin commençait à sonner le glas de la sépulture. Les femmes et les petits enfants sortaient des portes de leur maison et pleuraient en regardant du côté de la masure. On voyait dans un petit champ vert auprès de l’église deux hommes qui piochaient la terre et qui creusaient une fosse au pied d’une croix !…

J’approchai de la porte ; une nuée d’hirondelles voltigeaient et criaient autour des fenêtres ouvertes, entrant et sortant sans cesse comme si on eût ravagé leurs nids.

Je compris plus tard en lisant ces pages pourquoi il s’entourait de ces oiseaux et quel souvenir ils lui rappelaient jusqu’à la mort.