Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/188

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muniquait en idée au gazon et aux mousses qui fleuriraient sur son tombeau !

Sais-tu ce qui m’afflige le plus ? me dit-il en me montrant du doigt la frange de petits oiseaux perchés sur la corniche, du lit : c’est de penser qu’au printemps prochain ces pauvres petits, dont j’ai fait mes derniers amis, me chercheront en vain dans ma tour, et qu’ils ne trouveront plus de vitre cassée pour rentrer dans la chambre, ni de brins de laine de mon matelas sur le plancher pour faire leur nid. Mais la nourrice à qui je laisse mon petit bien aura soin d’eux tant qu’elle vivra, reprit-il comme pour se consoler lui-même, et après elle… en bien… Dieu !…

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture. »

Il s’attendrit en parlant de ces oiseaux. On voyait que sa tendresse d’âme, repoussée ou sevrée des hommes, s’était réfugiée dans les animaux. « Passes-tu quelque temps dans nos montagnes ? me dit-il. — Oui, lui répondis-je. — Eh bien, tant mieux ; reprit-il, tu me fermeras les yeux et tu auras soin qu’on creuse ma fosse le plus près possible de celle de ma mère, de ma femme et de mon enfant. »

Il me pria ensuite d’approcher de lui un grand coffre de bois sculpté qui était enfoui sous un sac de maïs dans un coin de la chambre. Je mis le coffre sur son lit. Il en tira une grande quantité de papiers qu’il déchira en silence pendant une demi-heure, et dont il pria sa nourrice de balayer devant lui les débris au feu. Il y avait une quantité de vers dans toutes les langues, et des pages innombrables de fragments séparés par des dates comme des souvenirs.

« Pourquoi brûler tout cela ? lui dis-je avec timidité ; l’homme n’a-t-il pas un héritage moral à laisser aussi bien qu’un héritage matériel à ceux qui vivent après lui ? Tu brûles peut-être là des pensées ou des sentiments qui vivifieraient une âme !…

» — Laisse-moi faire, me dit-il, il y a assez de larmes dans ce monde ; il n’y a pas besoin d’en laisser davantage sur le cœur de l’homme. Ce sont la, ajouta-t-il en me montrant ces vers, les plumes folles de ma pensée ; elle a mué depuis, elle a pris ses ailes d’éternité !… »

Et il continua à déchirer et à brûler pendant que je regardais la campagne aride par les vitraux cassés d’une fenêtre.