Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/200

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RAPHAËL

les formes. Elle était enveloppée de même d’une robe à plis lâches et dénoués ; les draperies d’un châle blanc collées au corps ne laissaient voir que ses deux mains ; les doigts un peu maigres et effilés se croisaient sur les genoux. Elle y roulait négligemment un de ces œillets rouges sauvages qui fleurissent dans les montagnes sous la neige, et qu’on appelle l’œillet poëte, je ne sais pourquoi. Un pan du chàle relevé en capuchon couvrait le haut de la tête pour garantir les cheveux de l’humidité du soir. Affaissée sur elle-même, le cou penché sur l’épaule gauche, les paupières fermées, les traits pétrifiés, le teint pâle, la physionomie plongée dans une pensée muette, tout la faisait ressembler à la statue de la mort, mais de la mort qui attire, qui enlève l’âme au sentiment des angoisses humaines, et qui l’emporte dans les régions de la lumière sous les rayons de la vraie vie.

Le bruit de mes pas sur les feuilles mortes lui fit rouvrir les yeux. Ces yeux, couleur de mer claire, étaient un peu fermés par l’affaissement de la paupière, et bordés par la nature de cette frange foncée de cils noirs et longs que les femmes de l’Orient recherchent par l’artifice pour relever l’accent du regard et donner de l’énergie même à la langueur et quelque chose de sauvage à la volupté. Le regard de ces yeux semblait venir d’une distance que je n’ai jamais mesurée depuis dans aucun œil humain. Il ressemblait parfaitement à ces feux d’étoiles qui vous cherchent comme pour vous toucher dans vos nuits, et qui viennent de quelques millions de lieues dans le ciel. Le nez grec se nouait par une ligne presque sans inflexion à un front élevé et rétréci comme le front pressé par une forte pensée ; les lèvres étaient un peu minces, légèrement déprimées aux deux coins de la bouche par un pli habituel de tristesse ; les dents de nacre plutôt que d’ivoire, comme celles des filles des rivages humides de la mer et