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RAPHAËL

XXVIII

Je ne m’aperçus de la fuite des heures qu’au soleil de midi qui atteignait déjà la cime des pans de muraille de l’abbaye. Je redescendis en bondissant, à travers les bois, de rocher en rocher, de tronc d’arbre en tronc d’arbre. Mon cœur battait à fendre ma poitrine. En approchant de la petite auberge, je vis, dans un pré en pente derrière la maison, la jeune malade assise au pied d’un mur au midi ; les habitants de ce désert avaient adossé contre ce mur quelques ruches. Sa robe blanche brillait au soleil sur le vert du pré. L’ombre d’une meule de foin garantissait sa figure.

Elle lisait un petit livre ouvert sur ses genoux. Elle se distrayait par moments de sa lecture pour jouer avec les petits enfants de la montagne qui venaient lui présenter des fleurs et des châtaignes.

En m’apercevant, elle voulut se lever comme pour venir a moi. Ce geste me suffit pour m’encourager à m’approcher. Elle me reçut en rougissant et avec un tremblement de lèvres qui n’échappa pas à mon regard et qui redoubla ma propre timidité. L’étrangeté de notre situation nous embarrassait tellement l’un et l’autre que nous restâmes longtemps sans trouver rien à nous dire. À la fin, elle me fit un geste mal assuré et à peine intelligible pour m’engager à m’asseoir sur les bords de la meule de foin, non loin d’elle. Je crus voir qu’elle m’attendait et qu’elle m’avait gardé ma place. Je m’assis respectueusement un peu loin. Le silence entre nous durait toujours. Il était visible que nous cherchions tous deux, sans pouvoir les trouver, de ces paroles banales qu’on échange, comme une fausse monnaie de conversation, qui servent à cacher les pensées au lieu de les