Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/222

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RAPHAËL

souffrirais trop le jour où cette chimère viendrait a s’évanouir ! Ne voyez en moi que ce que je suis : une pauvre femme qui se meurt dans le découragement et dans la solitude, et qui n’emportera de la terre rien de plus divin qu’un peu de pitié. Vous le verrez quand je vous dirai qui je suis, ajouta-t-elle ; mais auparavant dites-moi une chose qui m’inquiète depuis le jour où je vous ai aperçu dans le jardin. Pourquoi, si jeune et paraissant si bon, êtes-vous si seul et si triste ? Pourquoi vous éloignez-vous toujours de la présence et de l’entretien des hôtes de la maison, pour vous égarer dans les sites infréquentés des montagnes ou du lac, ou pour vous renfermer dans votre chambre ? Votre lumière y brille, dit-on, bien tard dans la nuit ? Avez-vous un secret dans le cœur que vous ne confiez qu’à la solitude ? »

Elle attendait avec une visible anxiété ma réponse. « Ce secret, lui dis-je, c’est de n’en point avoir ; c’est de sentir le poids d’un cœur qu’aucun enthousiasme ne soulevait jusqu’à cette heure dans ma poitrine ; c’est qu’après avoir essayé de le donner plusieurs fois à des sentiments incomplets, j’ai toujours été obligé de le reprendre avec des amertumes ou des dégoûts qui m’ont, si jeune et si sensible, découragé pour jamais d’aimer ! »

Alors je lui racontai, sans en rien déguiser, tout ce qui pouvait l’intéresser dans ma vie : ma naissance dans une condition modeste ; mon père, militaire de trempe antique ; ma mère, femme d’exquise sensibilité, cultivée dans sa jeunesse par l’élégance des lettres ; mes jeunes sœurs, filles d’une pieuse et angélique simplicité ; mon éducation par la nature au milieu des enfants des montagnes de mon pays ; mes études faciles et passionnées ; mon désœuvrement forcé, mes voyages, mon premier frisson sérieux de cœur auprès de la jeune fille du pêcheur de Naples ; mes mauvaises amitiés à mon retour à Paris ; les légèretés, les dés-