Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/230

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RAPHAËL

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» Le jour où je devais sortir pour toujours de l’établissement des orphelines, j’entrai, non comme sa femme, mais comme sa fille, dans la maison de mon mari. Le monde l’appelait ainsi ; pour lui, il ne voulut jamais que je l’appelasse d’un autre nom que celui de père. Il en eut pour moi tout le respect, tous les soins. Il fit de moi le centre d’une société nombreuse et choisie ; elle était composée de l’élite de ces vieillards célèbres dans les lettres, dans la philosophie et dans la politique, qui avaient été l’éclat du dernier siècle et qui avaient échappé à la hache de la révolution et a la servitude volontaire de l’empire. Il me choisit des amies et des guides parmi les femmes célèbres de cette époque par leurs mérites et par leurs talents. Il m’encouragea lui-même à ces attachements de cœur ou d’esprit propres à distraire et à diversifier ma vie dans la maison d’un vieillard. Bien loin de se montrer sévère ou jaloux de mes relations, il recherchait avec une attention complaisante toutes les personnes remarquables dont la société pouvait avoir de l’attrait pour moi. J’étais l’idole et le culte de cette maison. Cette idolâtrie générale dont j’étais l’objet fut peut-être ce qui me sauva de tout sentiment de prédilection. J’étais trop heureuse et trop encensée pour avoir le temps de sentir mon cœur, et puis il y avait une paternité si tendre dans les rapports de mon mari avec moi, bien que sa tendresse se bornât à me presser quelquefois contre son cœur et à me baiser sur le front, en écartant de la main mes cheveux ! J’aurais craint de déranger quelque chose a mon bonheur en y touchant, même pour le compléter. Ma vie était si douce !

» Le matin, des études fortes et des lectures attachantes dans la bibliothèque de mon mari ; j’aimais à lui servir de disciple ; le jour, des promenades solitaires dans les grands