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RAPHAËL

XXXV

« Je vous l’ai dit, reprit-elle, ou plutôt je ne vous l’ai pas dit, je vous aime ! je vous aime de toute l’attente, de toutes les impatiences d’une vie stérile de vingt-huit ans. Mais, hélas ! je vous ai connu et aimé trop tard, si vous comprenez l’amour comme le reste des hommes le comprend, et comme vous paraissiez le comprendre vous-même tout à l’heure, dans ce mot profane et léger que vous m’avez dit. Écoutez-moi, poursuivit-elle, et comprenez-moi bien : je suis à vous, je vous appartiens, je m’appartiens à moi-même, et je puis le dire sans rien enlever à ce père adoptif qui n’a jamais voulu voir en moi que sa fille. Ne vous étonnez pas de ce langage qui n’est pas celui des femmes d’Europe : elles aiment faiblement, elles se sentent aimées de même, elles craindraient de perdre le sentiment qu’elles inspirent en avouant un secret qu’elles veulent se faire arracher. Je ne leur ressemble ni par la patrie, ni par le cœur, ni par l’éducation. Élevée par un mari philosophe, au sein d’une société d’esprits libres, dégagés des croyances et des pratiques de la religion qu’ils ont sapée, je n’ai aucune des superstitions, aucun des scrupules qui courbent le front des femmes ordinaires devant un autre juge que leur conscience. Leur dieu d’enfance n’est pas le mien. Je ne crois qu’au Dieu invisible qui a écrit son symbole dans la nature, sa loi dans nos instincts, sa morale dans notre raison. La raison, le sentiment et la conscience sont mes seules révélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie ne me défendrait d’être à vous ; mon âme tout entière me précipiterait à vos pieds, si vous ne pouviez être heureux qu’à ce prix. Mais ne