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RAPHAËL

fleurs de la terre sur les prés en pente des chalets, à échanger ces fleurs entre nous ; tantôt à ramasser les châtaignes oubliées au pied des châtaigniers, à les écorcer pour les faire cuire le soir au feu de sa chambre ; tantôt à nous asseoir sous les derniers chalets des montagnes déjà abandonnés par leurs habitants ; nous nous disions combien seraient heureux deux êtres relégués par le hasard dans une de ces masures désertes formées de quelques troncs d’arbres et de quelques planches, à la proximité des étoiles, au murmure des vents dans les sapins, au frisson des glaciers et des neiges, mais séparés des hommes par la solitude et ne remplissant que d’eux-mêmes une vie pleine et débordante d’un seul sentiment !

XLI

Le soir nous redescendîmes à pas lents. Nous nous regardions tristement comme si nous eussions laissé nos domaines et notre bonheur pour jamais derrière nous. Elle remonta dans son appartement. Je restai pour souper avec la famille et les hôtes. Après le souper, je frappai, comme nous en étions convenus, à la porte de sa chambre. Elle me reçut comme un ami d’enfance retrouvé après une longue séparation. J’y passai désormais ainsi toutes les soirées. Je la trouvais ordinairement à demi couchée sur un canapé recouvert de toile blanche, dans un angle entre la fenêtre et le foyer ; une petite table de bois brun sur laquelle brûlait une lampe de cuivre portait des livres, des lettres reçues ou commencées dans la journée ; il y avait aussi une petite boîte à thé en acajou, qu’elle me donna en partant et qui n’a plus quitté ma cheminée depuis ce temps-là, et deux tasses de porcelaine bleue et rose de la Chine