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RAPHAËL

XLVIII

Quand j’étais rentré dans ma chambre, pendant les courts instants où j’étais forcé de la quitter, je me sentais, même à midi, comme dans un cachot sans air et sans jour. Le soleil même le plus éclatant ne m’éclairait plus, à moins qu’il ne fût reflété dans mes yeux par elle. Plus je la voyais, plus je l’admirais, moins je pouvais croire qu’elle fût une créature de la même espèce que moi. La divinité de son amour avait fini par devenir une foi superstitieuse de mon imagination. Je me prosternais sans cesse en esprit prit devant cet être trop tendre pour être un dieu, trop divin pour être une femme. Je lui cherchais des noms, je n’en trouvais pas. À défaut de nom, je lui rendais un culte qui tenait de la terre par la tendresse, de l’extase par l’enthousiasme, de la réalité par la présence, et du ciel par l’adoration !

Elle avait fini par me faire avouer que j’avais écrit quelquefois des vers, mais je ne lui en avais jamais montré. Elle paraissait aimer peu, au reste, cette forme artificielle et arrangée du langage qui altère, quand elle ne l’idéalise pas, la simplicité du sentiment et de l’impression. Sa nature était trop soudaine, trop profonde et trop sérieuse pour se prêter à ces formalités, à ces contours et à ces lenteurs de la poésie écrite. Elle était la poésie sans lyre ; nue comme le cœur, simple comme le premier mot, rêveuse comme la nuit, lumineuse comme le jour, rapide comme l’éclair, immense comme l’étendue. Son âme était une gamme infinie qu’aucune prosodie n’aurait suffi à noter. Sa voix même était un chant perpétuel qu’aucune harmonie de vers ne pouvait égaler. Si j’avais vécu long-