Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/269

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RAPHAËL

venait à la vie, la nuit tombait, et le roulis insensible des vagues nous avait entraînés en plein lac !

« Dieu ne l’a pas permis, lui dis-je ; nous vivrons ; ce qui nous semblait le droit de notre amour n’était-ce pas un double crime ? N’y a-t-il personne à qui nous appartenions sur la terre ?… personne non plus dans le ciel ? ajoutai-je en lui montrant respectueusement de l’œil et du geste le firmament, comme si j’y avais entrevu le juge et le maître des destinées.

» — N’en parlons plus, me dit-elle rapidement et à voix basse ; n’en parlons jamais ! Vous avez voulu que je vive, je vivrai ; mon crime n’était pas de mourir, mais de vous entraîner avec moi ! »

Il y avait une certaine amertume et comme un tendre reproche dans son accent et dans son regard.

« Le ciel même, lui dis-je en répondant à ses pensées, a-t-il des heures comme celles que nous venons de passer ensemble ? La vie en a, cela suffit pour me la faire adorer. »

Elle reprit promptement cette fois ses couleurs et sa sérénité. Je saisis les rames. Je ramenai lentement le bateau vers la petite plage de sable. J’y entendais la voix des bateliers, qui avaient allumé un feu sous la roche creuse. Nous retraversâmes le lac en rêvant, et nous rentrâmes silencieux à la maison.

LIII

Le soir, en entrant dans sa chambre, je la trouvai tout en larmes devant sa table ; plusieurs lettres décachetées étaient éparses parmi les tasses à thé.

« Nous aurions mieux fait de mourir tout d’un coup, car