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RAPHAËL

destinée, recueilli dans le sein d’une femme jeune, belle, aventureuse, naufragée comme lui. Cette femme semblait avoir été composée exprès par la nature, de vertus et de faiblesses, de sensibilité et d’inconséquence, de dévotion et d’indépendance d’esprit, pour couver l’adolescence de ce génie étrange dont l’âme contenait à la fois un sage, un amant, un philosophe, un législateur et un fou. Une autre femme eût peut-être fait éclore une autre vie. On retrouve tout entière dans un homme la première femme qu’il a aimée. Heureux celui qui eût rencontré madame de Warens avant sa profanation. C’était une idole adorable, mais cette idole avait été souillée. Elle ravalait elle-même le culte qu’une âme neuve et amoureuse lui rendait. Les amours de ce jeune homme et de cette femme sont une page de Daphnis et Chloé arrachée du livre et retrouvée tachée et salie sous les pieds d’une courtisane.

N’importe, c’était le premier amour ou le premier délire de ce beau jeune homme. Le lieu où cet amour naquit ; la tonnelle où Rousseau fit ses premiers aveux ; la chambre où il rougit de ses premières émotions ; la cour où le disciple se glorifiait de descendre aux plus humbles travaux du corps, pour servir son amante dans sa protectrice ; les châtaigniers épars à l’ombre desquels ils s’asseyaient ensemble, pour parler de Dieu en entrecoupant de fous rires et de caresses enfantines ces théologies enjouées ; leurs deux figures si bien encadrées dans tout ce paysage, si bien confondues dans cette nature sauvage comme eux ; tout cela a pour les poëtes, pour les philosophes et pour les amants un attrait caché mais profond. On ne s’en rend pas raison même en y cédant. Pour les poëtes, c’est la première page de cette âme qui fut un poème ; pour les philosophes, c’est le berceau d’une révolution ; pour les amants, c’est le nid d’un premier amour,