Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/293

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
292
RAPHAËL

sence, comme pour donner un rendez-vous à nos âmes dans l’inaccessible solitude du firmament.

Je sentis ce regard, comme s’il était tombé dans mon cœur un charbon de feu. Je compris que nos âmes étaient unies dans la même pensée. Mes résolutions s’évanouirent. Je m’élançai pour traverser le quai, pour m’approcher d’elle et pour lui crier un mot qui lui fît reconnaître son frère à ses pieds. Au même moment elle referma sa fenêtre. Le roulement des voitures étouffa mon cri. La lumière s’éteignit à l’entre-sol. Je restai immobile au milieu du quai. L’horloge d’un édifice voisin sonna lentement minuit. Je m’approchai de la porte, je la baisai convulsivement sans oser frapper. Je m’agenouillai sur le seuil, je priai la pierre de ces murs de me garder le bien suprême que je venais de reconduire et de lui confier ainsi, et je m’éloignai.

LXVIII

Je repartis le lendemain de Paris, sans avoir vu un seul des amis que j’y avais alors ; intérieurement heureux de n’avoir pas eu un seul regard, une seule parole, un seul pas qui ne fût pour elle. Le reste du monde n’existait déjà plus pour moi. Seulement, avant de repartir, je jetai à la petite poste un billet daté de Paris et adressé à Julie. Elle devait le recevoir à son réveil. Ce billet ne contenait que ces mots : « Je vous ai suivie. J’ai veillé invisible sur vous. Je n’ai pas pu vous quitter avant de vous savoir remise aux soins de ceux qui vous aiment. Hier, à minuit, quand vous avez ouvert la fenêtre et soupiré en regardant l’étoile, j’étais là ! Vous auriez pu entendre ma voix. Quand vous lirez ces lignes, je serai bien loin !… »