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RAPHAËL

heure, dans une même région !… Et puis je mouillais le tout de larmes ; elles laissaient leurs traces sur les paroles plus éloquentes et plus recueillies sans doute que les paroles elles-mêmes.

J’allais jeter furtivement à la poste cette moelle de mes os. Je me sentais soulagé, en revenant, comme si j’y avais jeté une partie du poids de mon propre cœur.

LXXVI

Mais quels que fussent mes efforts continus et la perpétuelle tension de mon imagination jeune et brûlante pour embraser mes lettres du feu qui me consumait, pour créer une langue à mes soupirs, et pour faire franchir à mon âme versée toute chaude sur le papier la distance qui me séparait de la sienne, dans ce combat contre l’impuissance des expressions, j’étais toujours vaincu par Julie.

Ses lettres avaient plus d’accent dans une phrase que les miennes dans mes huit pages ; on respirait son souffle dans les mots, on voyait son regard dans les lignes, on sentait dans les expressions la chaleur des lèvres qui venaient de les exprimer. Rien ne s’évaporait dans cette lente et lourde transition du sentiment au mot, qui laisse refroidir et pâlir la lave du cœur sous la plume de l’homme. La femme n’a pas de style, voila pourquoi elle dit tout si bien. Le style est un vêtement. L’âme est nue sur la bouche ou sur la main de la femme. Comme la Vénus de la parole, l’expression sort du sentiment dans sa nudité. Elle naît d’elle-même, elle s’étonne d’être nés, et on l’adore déjà qu’elle ne se connaît pas encore.