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RAPHAËL

médiaire. Julie, de son côté, me parlait de V*** comme d’un ami digne de moi pour qui elle eût voulu accroître mon amitié au lieu d’en rien retrancher par une étroite jalousie de cœur. L’un et l’autre me pressaient d’arriver.

V*** seul connaissait les motifs secrets et l’impossibilité matérielle qui m’avaient retenu jusque-là. Malgré tout son dévouement pour moi, qu’il m’a tant prouvé depuis jusqu’à sa mort, pendant les difficultés de ma vie, il n’était pas alors en sa puissance de lever ces obstacles. Sa mère s’était épuisée pour lui faire donner une éducation digne de son rang et pour le faire voyager dans toute l’Europe. Il revenait très-endetté lui-même. Il n’avait à m’offrir à Paris qu’un coin dans le logement que lui payait sa famille.

LXXXII

Je partis de Milly par ces petites carrioles à un cheval formées d’un banc de planche sur l’essieu et de quatre piquets de bois plantés dans le brancard, surmontées d’une toile goudronnée contre la pluie. Elles étaient conduites par un seul cheval et se relayaient, toutes les quatre ou cinq lieues, de bourgade en bourgade. Elles servaient alors à conduire de Lyon à Paris les ouvriers maçons du Bourbonnais et de l’Auvergne, les piétons fatigués du chemin et les pauvres soldats blessés au pied par la marche, qui gagnaient une étape pour quelques sous.

Je n’éprouvais ni honte ni souffrance de cette triviale manière de voyager. J’aurais fait la route les pieds nus dans la neige, que je ne me serais senti ni moins fier ni moins heureux. J’épargnais ainsi un louis ou deux dont j’achèterais des jours de bonheur.

J’arrivai à la barrière de Paris sans avoir senti un des