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RAPHAËL

fugitif et d’impalpable, comme une ombre qu’un souffle trop fort risquerait de faire envoler. Ses paroles mûres, réfléchies, enchâssées naturellement dans des phrases brèves, nettes, lumineuses, avaient la précision d’une bouche qui a beaucoup choisi, en dictant ou en écrivant, les formes de ses pensées. Il entrecoupait ces phrases de longs silences, comme pour leur donner le temps de pénétrer dans l’oreille et d’être goûtées par l’esprit de ceux qui l’écoutaient. Il les assaisonnait d’un enjouement toujours gracieux, jamais cynique. C’était comme des ailes légères dont il relevait, de temps en temps et à dessein, la conversation, pour l’empêcher de s’appesantir sous le poids trop continu des idées.

CVI

Après quelques jours, j’adorai ce sage et charmant vieillard. Si je devais vieillir, je souhaiterais de vieillir comme lui.

Une seule chose m’affligeait en le regardant, c’est qu’il s’avançait d’un pas serein vers la mort, sans croire à l’immortalité. Les sciences naturelles, qu’il avait beaucoup étudiées, avaient accoutumé son esprit à se confier exclusivement au jugement de ses sens : ce qui n’était pas palpable n’existait pas pour lui ; ce qui n’était pas calculable n’avait point d’élément de certitude à ses yeux ; la matière et le chiffre composaient pour lui l’univers ; les nombres étaient son Dieu ; les phénomènes étaient sa révélation ; la natures était sa Bible et son Évangile ; sa vertu, c’était l’instinct ; sans voir que les nombres, les phénomènes, la nature et la vertu ne sont que des hiéroglyphes écrits sur le rideau du temple, et dont le sens unanime est : Divinité.