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RAPHAËL

de cartes d’entrée qu’on ne distribuait qu’avec une parcimonie extrême à quelques étrangers ou à quelques voyageurs curieux de ce chef-d’œuvre de végétation. J’avais obtenu de ces cartes privilégiées par un des amis de la jeunesse de ma mère, attaché à la maison de ces princes. J’avais choisi cette solitude, parce que je savais que les maîtres étaient absents, que les entrées étaient suspendues, et que les jardiniers eux-mêmes en seraient éloignés pour célébrer un jour de fête et de loisir.

Ce magnifique désert planté de bocages, entrecoupé de prairies, arrosé d’eaux courantes, ou d’étangs dormants, poétisé de monuments, de colonnes, de ruines factices, images du temps où l’art a imité la vieillesse des pierres, et dont les lierres rongent les débris, ne devait avoir d’autres hôtes ce jour-là que les rayons, les insectes, les oiseaux et nous ! Hélas ! jamais ses gazons et ses feuilles ne devaient être arrosés de plus de larmes !

Plus le ciel était tiède et resplendissant, plus les ombres et la lumière se combattaient délicieusement sur l’herbe, aux haleines du vent d’été, comme l’ombre des ailes d’un oiseau qui en poursuit un autre ; plus les rossignols lançaient des notes ivres et balbutiantes dans l’air sonore ; plus les eaux réfléchissaient nettement dans leur miroir poli les muguets, les marguerites et les pervenches bleues renversées qui tapissaient les talus de leurs lits ; plus cette gaieté nous était triste, et plus cette sérénité lumineuse d’une matinée de printemps contrastait avec le nuage sombre qui pesait sur nos cœurs. En vain nous cherchions a nous tromper un moment nous-mêmes, en nous récriant sur la beauté du paysage, sur l’éclat des fleurs, sur les parfums de l’air, sur l’épaisseur de l’ombre, sur le recueillement de ces sites qui auraient suffi à abriter le recueillement d’un monde d’amour. Nous y jetions, par complaisance, un regard distrait ; mais ce regard retombait bien vite sur