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RAPHAËL

de murs festonnés de lierre, les arcades pleines de nuit et de mystère ; le lac et ses vagues mortes roulant lentement une à une leurs franges de petites écumes, comme les plis du drap de sa couche, pour amortir son sommeil sur le sable fin, au pied des rochers. Sur le bord opposé, les montagnes bleues vêtues d’ombres transparentes ; à droite, à l’extrémité, à perte de vue, l’avenue lumineuse que trace et que rougit de pourpre sur l’eau et sur le ciel le soleil, en retirant à lui sa splendeur.

Je me plongeais dans ces ombres et dans cette lumière, dans ces nuages et dans ces flots, je m’incorporais cette nature, et je croyais m’incorporer ainsi l’image de celle qui était toute cette nature pour moi. Je me disais : « Je l’ai vue là ! Voilà la distance où j’étais de son bateau quand je l’aperçus luttant contre la tourmente. Voilà la plage où elle aborda. Voilà le verger où nous eûmes ensemble cette longue entrevue, au soleil, et où elle revint à la vie pour me donner deux vies. Voila, dans le lointain, les cimes des peupliers de la grande avenue qui se déroule comme un serpent vert sortant des eaux. Voilà les chalets, les pelouses, les futaies de châtaigniers, les chemins creux sur les derniers plans des montagnes où je cueillais les fleurs, les fraises, les châtaignes dont je remplissais son tablier. Ici elle m’a dit cela. Là je lui ai avoué tel secret de mon âme ; ailleurs nous sommes restés tout un soir en silence, les yeux dans le soleil couchant, le cœur submergé d’enthousiasme, la bouche sans voix. Sur cette vague elle voulait mourir. Sur cette plage elle me jura de vivre. Sous ce groupe de noyers sans feuilles alors, elle me dit adieu et promit que je la reverrais avant que les nouvelles feuilles eussent jauni. Elles vont jaunir. Mais l’amour est aussi fidèle que la nature. Dans quelques jours je la reverrai… Je la vois déjà, car ne suis-je pas déjà là pour l’attendre, et attendre ainsi n’est-ce pas revoir déjà ? »