Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 8.djvu/125

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Cette manière d’être avait un but, comme je le sus plus tard ; mais ceux qui ne le connaissaient pas lui croyaient l’esprit dérangé. Quant à moi, je le trouvais plein de sens et de sagesse, raisonnant bien sur tous les sujets, enfin un homme supérieur.

Un jour, lorsque toutes nos marchandises furent emballées, il me fit appeler pour me demander ce qu’on disait de lui à Alep. « On dit, lui répondis-je, que vous êtes fou. — Et qu’en pensez-vous vous-même ? reprit-il. — Je pense que vous êtes plein de sens et de savoir. — J’espère avec le temps vous le prouver, dit-il ; mais pour cela il faut prendre l’engagement de faire tout ce que je vous commanderai, sans répliquer et sans m’en demander la raison ; m’obéir en tout et pour tout ; enfin je veux de vous obéissance aveugle : vous n’aurez pas à vous en repentir. » Puis il me dit d’aller lui chercher du mercure : j’obéis sur-le-champ. Il le mélangea avec de la graisse et deux autres drogues que je ne connaissais pas, et m’assura qu’en s’entourant le cou d’un fil de coton enduit de cette préparation, on se mettait à l’abri de la piqûre des insectes. Je me dis à part moi qu’il n’y avait pas assez d’insectes à Homs ou à Hama pour nécessiter un tel préservatif ; qu’ainsi cela devait être destiné pour quelque autre pays. Mais comme il venait de m’interdire toute observation, je me contentai de lui demander quel jour nous partirions, afin de pouvoir arrêter les moukres (conducteurs de chameaux). « Je vous donne, me répondit-il, trente jours pour vous divertir ; ma caisse est à votre disposition : amusez-vous bien, dépensez ce que vous voudrez ; n’épargnez rien. »