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le naturalisme.

l’éclosion, dans ces dernières années, des Mémoires relatifs au premier Empire : chaque jour en voit paraître de nouveaux[1]. Il y en a de toutes sortes, de toute origine et de toute qualité : hommes et femmes, civils et militaires, soldats et généraux, c’est à qui nous rendra, plus ou moins complète ou frappante, l’image de l’Empereur et de son immense aventure. Trois de ces Mémoires me paraissent se distinguer dans la foule : ceux de Mme de Rémusat[2], qui a pour ainsi dire donné le branle, une femme intelligente, curieuse, un peu commère ; ceux de Marbot[3], un soldat, très brave et pas du tout paladin, qui nous donne la note très juste et très réelle de l’héroïsme militaire du temps, mélange curieux de naturelle énergie, d’amour-propre excité et d’ambition d’avancer ; ceux enfin de Pasquier[4], un honnête homme sans raideur, excellent serviteur de tous les régimes pour des motifs légitimes, fidèle à ses maîtres sans servilité, à sa fortune sans cynisme, et très clairvoyant spectateur de toute l’intrigue politique ou policière qui se machinait derrière le majestueux tapage des batailles[5].

Pour les lettres, des écrivains comme Constant d’abord, et Sand ou Mérimée, des artistes comme Delacroix et Regnault, en ont laissé d’intéressantes. Parmi les gens du monde, Mme de Rémusat, avec quelque diffusion et sans grande force de pensée, en a écrit de charmantes, qui sont d’un esprit éclairé, agile, fin connaisseur du monde : mais les plus originales, je crois, sont celles de ce Doudan[6] qui vécut précepteur, puis ami, dans la famille de Broglie. Il a ses limites et ses préjugés : mais que de pénétration, quel jugement sain et droit, quelle abondance de vues person-

  1. Les Cahiers du Capitaine Coignet, publ. p. L.-Larchey, 1883, in-12 ; Mémoires du général Thiébault. 6 vol., 1893-96 ; du général Bigarré. 1893. Souvenirs militaires du baron Seruzier, 1894. Mémoires de Constant (premier valet de chambre de l’Empereur), 4 vol. in-8, 1894. Mémoires du maréchal Macdonald, in-8, 1892. Souvenirs du baron de Barante, 8 vol. in-8, 1891 et suiv. Souvenirs du baron Hyde de Neuville. 3 vol. in-8, 1892. Souvenirs de Chaptal. 1 vol., 1893. Mémoires de Barras. 4 vol. in-8, 1895-96. Mémoires de la comtesse de Boigne, 1907-1908, 4 vol. in-8.
  2. Mme de Rémusat (1782-1854), fille du comte de Vergennes. Son mari fut préfet du palais sous l’Empire. — Éditions : Mémoires, 3 vol. in-8, 1879-1880. Lettres, 1881, in-8, Calmann-Lévy, 2 vol.
  3. Le général baron de Marbot (1782-1854) : Mémoires, 4 vol. in-8, 1891.
  4. Pasquier (1767-1852), maître des requêtes, puis conseiller d’État, et préfet de police sous l’Empire ; ministre et pair de France sous la Restauration ; président de la Chambre des pairs, chancelier et duc sous Louis-Philippe : Souvenirs, Plon, 1893-95, 6 vol. in-8 (en cours de public.).
  5. Toutes ces œuvres, écrites depuis un demi-siècle ou trois quarts de siècle, comptent encore pour nous dans la littérature contemporaine. Peu à peu elles se replaceront à leur date, comme Saint-Simon et Brantôme. Mais actuellement on ne peut en parler que comme œuvres récentes et fraîches.
  6. Ximénès Doudan (1800-1872), précepteur du feu duc de Broglie : Mélanges et lettres, 4 vol. in-8, Calmann-Lévy, 1876-77. Pensées, in-8, 1880.