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L’IRIS BLEU

c’est toi que je charge de me remplacer. Je ne veux pas te faire manquer à la parole donnée à ton père, mais tu peux remplir à la fois le double rôle de notaire et d’agriculteur. Tu peux venir t’installer ici dans notre vieille maison où tout un passé te rattache, où sont nés et sont morts nos pères, ce sol arrosé de leurs sueurs, ne le laisse plus passer entre les mains des étrangers. Je sais que ce que je te demande te coûtera beaucoup de sacrifices ; mais songe que le devoir doit passer avant le plaisir, la vie est bien courte et le devoir accompli est la plus grande consolation que l’on puisse ressentir lorsque comme moi, on touche presqu’à la tombe.

Si tu dois faire de grands sacrifices, si tu dois faire violence à ton cœur, pense à moi, moi aussi j’ai immolé le mien au service de nos traditions. J’avais vingt-deux ans, je devais me marier avec une jeune fille que je trouvais très jolie, que j’aimais comme on aime à cet âge. Mais, mes frères désertaient la terre ; morceau par morceau le domaine se désagrégeait, alors j’ai fait taire mon cœur, j’ai sacrifié mon bonheur et comprenant que là était mon devoir, j’ai promis à mon père mourant de consacrer ma vie à reconquérir notre cher patrimoine. Dans le salon, tu trouveras un vieil album, il contient les portraits de tous nos aïeux, interroge ces figures basanées, demande-leur de te donner de la force. Laisse là, la ville et sa vie factice, reviens au pays qui te tient par toutes les fibres de ton être, épouse une jeune fille de chez-nous, fonde un foyer et continue notre famille telle que l’avait rêvée Pierre Marin, le notaire défricheur. »

Très ému, Yves replia les feuilles éparses, les remit dans leur enveloppe et se laissa aller à la rêverie jusqu’à ce que ses forces épuisées, le sommeil l’eût gagné.

Le lendemain matin, il fut tout surpris de se trouver couché avec ses habits. Il refit rapidement sa toilette et descendit au salon où la théorie des voisins se succédait auprès de la dépouille de son oncle.

La nouvelle de la mort s’était rapidement répandue dans le village et chacun s’empressait de venir rendre les derniers hommages à cet homme de bien qui s’en allait avec le respect de tous. Les villageois arrivaient recueillis, venaient faire une courte prière auprès du catafalque et passaient ensuite les femmes dans la salle à manger et les hommes à la cuisine où l’on continuait à s’entretenir de choses indifférentes. À divers intervalles ces conversations étaient interrompues par Madame Lambert qui venait avertir « On dit le chapelet », alors tout le monde passait dans la chambre mortuaire et les prières naïves montaient en un flot d’encens vers le ciel.

Profitant d’un moment où le salon était désert, Yves vint s’agenouiller auprès du vieux mort et lui qui depuis longtemps avait oublié la prière, il sentit renaître la piété de ses dix ans. Puis, apercevant l’album mentionné par son oncle, il l’ouvrit.

C’était d’abord, reproduit d’après une peinture à l’huile, une photographie de Pierre Marin, le premier du nom, l’ami de Jean Talon. Il était arrivé au pays avec le grand Intendant, le 12 septembre 1665 à bord du « St-Sébastien », et après avoir deux années durant exercé sa profession à Québec, lorsque Monsieur de St-Ours obtint sa concession, il l’avait suivi dans sa vie aventureuse et avait été son premier censitaire. Quelle raison l’avait porté à prendre sa concession dans la limite extrême sud de la seigneurie ? Était-ce par simple caprice de son caractère aventurier ? Était-ce pour s’offrir en exemple aux autres colons quelquefois trop timides ?

C’était un bel homme aux traits énergiques offrant avec notre jeune héros une certaine ressemblance, en dépit de ses longs cheveux et de son costume à la Louis xiv.

Yves contempla longuement cet ancêtre, esprit cultivé, universellement estimé à Québec, où Talon et de Courcelles avaient vainement tenté de le retenir et qui n’avait pas hésité un instant devant le dur labeur qui l’attendait au milieu de forêts vierges, devant les dangers et les privations que lui coûteraient ces quelques acres de terre qu’il s’était donné pour mission de livrer à la civilisation.

Sur la page suivante, c’était Jeanne-Marie Couillard, petite fille de Louis Hébert, sa souriante compagne. Durant les premières années du défrichement, le pionnier laissait sa femme au fort de St-Ours n’osant pas lui faire partager ses dangers et ses misères, et c’était chaque semaine de longues randonnées à travers bois et champs pour aller embrasser sa douce épouse et les bébés roses. Devant ce sourire qu’un peintre improvisé lui avait conservé à travers les âges, Yves pensait aux poignantes angoisses qu’elle avait dû endurer durant ces semaines d’absence alors que les Iroquois infestaient le pays.

Puis venait Jean, le second notaire, le filleul et le protégé de Jean Talon, Pierre et Paul, ses frères morts en 1691 en combattant sous les ordres de Monsieur de Valrenne contre Schuyler à Laprairie, Louise, religieuse Ursuline, et enfin François, le plus jeune, le continuateur de la tradition agraire ; c’est lui qui avait érigé la première maison. Il était