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L’IRIS BLEU

pour manquer d’assister à la manifestation de l’une d’elles et d’ailleurs je crois que c’est d’une bonne politique de se mêler à tout ce qui se passe, de connaître un peu la population et surtout de se faire connaître d’elle.

Le matin de la grande fête, messe solennelle dans la petite église, dans laquelle les deux époux se sont renouvelé leurs serments de fidélité. Après la messe, grand banquet qui a duré trois longues heures et auquel assistaient outre les enfants et petits-enfants des jubilaires, le curé le Docteur et moi.

Comme il faisait un temps superbe, Lambert a tenu à ce que je prisse leur photo. J’ai fait une dizaine de groupes et particulièrement un, destiné à « La Presse », donnant les quatre générations et que tu y retrouveras probablement un de ces soirs en troisième ou quatrième page. Tu m’en diras des nouvelles.

Le soir souper intime suivi d’une grande soirée à laquelle plus de soixante-dix invités avaient tenu d’assister.

Lambert n’avait pas pu décider sa vieille à faire de telles réjouissances dans ta maison que d’ailleurs mes ouvriers ont littéralement envahie, et le souper a été donné chez leur fils Paul, près de la gare.

Il était à peine six heures et demie que les voisins et parents commençaient à arriver, faiblement éclairés dans la nuit déjà sombre, par la lumière vacillante de leurs fanaux à l’huile. Ils entraient dans la cuisine, enlevaient leurs pardessus et tandis que les femmes passaient dans la grande salle, les hommes réunis auprès du poêle jasaient en fumant leurs pipes.

À sept heures et demie Timi Gatien arriva avec son violon et l’on organisa un « set ». Non franchement mon vieux, je ne vois pas bien nos mignonnes citadines dansant un « set » de campagne ! Il doit falloir pour cet exercice une force d’endurance qui nous manque et surtout qui leur manque ; mais nos solides campagnardes tournoyaient avec de francs sourires de béatitude aux bras de ces robustes danseurs que l’on aurait dit incapables de faire autre chose que de travailler aux durs labeurs de la terre.

Et puis le premier « set » terminé, un autre suivit, et un troisième, un quatrième, que sais-je, il était dix heures et demie que tout ce monde tournoyait encore.

Vers les onze heures, la danse cessa pour laisser place aux chansons, et je t’assure que nous en avons eues de toutes les couleurs, sur tous les tons et souvent à côté du ton. Au premier tour, à peu près tout le monde y alla de sa petite chanson, tant bien que mal, cahin, caha ; mais ce fut aux second et troisième tours, alors que la plupart de ceux qui ayant d’abord chanté ne l’avaient fait seulement pour ne pas se faire prier refusèrent une seconde et troisième épreuves, que les vrais « chanteux » commencèrent à se dessiner. Au cinquième tour, il n’en resta plus que cinq qui firent les frais du reste de la soirée : Ti-Gus Turcot, un illettré ayant un assez joli timbre de voix, mais écorchant à les rendre méconnaissables les mots de ses chansons. Imagine-toi qu’il s’entreprit à nous chanter de l’opéra… Oh ! mais grand Dieu quel opéra ! c’était se faire cacher la figure à Bazin et Chaminade qui en avaient jadis été les auteurs. Ti-Toine Pierrette nous chanta surtout du Botrel et malgré les cuirs nombreux dont il assaisonnait son chant, il y avait quelque chose qui nous captivait et nous charmait. Ti-Nest Bazinet, qui a travaillé deux ans à Montréal, a visité les théâtres, les cinémas, a entendu maintes revues en a rapporté un répertoire de café-concert qu’il nous servait sans ménagement, semblant prendre plaisir à appuyer sur les passages au gros sel gaulois qui soulevaient dans l’assistance de sonores éclats de rires, cependant que dans les yeux des hommes passaient une vive flamme de concupiscence. Joson Larose frais émoulu des États-Unis, donnait surtout sur l’anglais que d’ailleurs il prononçait atrocement et chantait plus mal encore. Heureusement, le père Zonin, vieillard de soixante et quelques années, venait à son tour nous charmer par ses bonnes et belles chansons du terroir qu’il débitait d’une jolie voix douce et caressante et un peu traînarde, et venait jeter dans ce concert improvisé d’exotisme, de grivoiserie et d’insignifiance sa note jolie et bien canadienne.

Et ce fut plusieurs heures durant, entre ces cinq chanteurs d’occasion un duel épique, un combat d’endurance. Sitôt une chanson terminée, une autre commençait, et puis une autre et une autre.

Quand je me suis retiré, vers trois heures du matin, le duel continuait toujours et, m’a dit la mère Lambert, on a chanté ainsi jusque vers six heures.

Quant à mon appréciation sur cette soirée, mon cher Yves, c’est que j’y aurais éprouvé un plaisir sans mélange si je n’avais constaté, une fois de plus, que nos bonnes et belles traditions campagnardes sont bien souvent gâtées par le contact plus ou moins signalé des villes et surtout par notre voisinage américain. Il est triste de constater que nos paysans prennent presqu’autant de plaisir à entendre débiter une platitude américaine qu’ils