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L’IRIS BLEU

ne peuvent pas comprendre, qu’aux beaux et doux chants de chez nous.

Bonjour affectueux
Paul.


Yves Marin à Paul Lauzon.
Montréal, 18 mars 1919.

Bien cher Paul : —

Lorsque tu me conseillais de partir immédiatement en voyage d’études en Europe pour guérir ma folle passion, tu ne croyais pas devoir me voir si tôt suivre ton conseil ! Moi-même, je n’y songeais guère alors, mais les événements se sont développés avec une telle rapidité… Jeanne a dû t’écrire ma brouille avec Berthe… Oui, c’est fini, bien fini, et comme je ne suis pas certain de mes forces, je suis ton conseil, je pars ce soir pour New-York et de là pour le Havre.

Je regrette de ne pouvoir aller te voir avant mon départ, mais un jour de retard et je manque le bateau et dans une semaine trop de choses peuvent arriver.

Je laisse des instructions à ma banque, tu auras toute la latitude voulue pour continuer nos travaux, de mon côté, je vais pousser activement mes études. Ne crois pas que je sois abattu, je suis désabusé, voilà tout… Mais avec le temps cela se passera et peut-être un jour rirai-je de mes folles douleurs d’aujourd’hui.

Tu m’écriras souvent, tiens-moi au courant de tes travaux, du progrès de l’usine, tu pourras m’adresser tes lettres au Commissariat Canadien à Paris, on me les fera suivre.

Encore une fois, mon cher Paul, pardonne-moi de te laisser seul en face de la besogne à accomplir ; mais j’espère que tu ne resteras pas longtemps ainsi solitaire, comme tu as eu le bonheur de rencontrer sur ton chemin une vraie jeune fille, ne diffère pas plus longtemps ton bonheur…

Aurevoir Paul, je ne sais quand je serai de retour, mais ce que je puis t’affirmer, c’est que je ne perdrai pas mon temps.

Ton ami
Yves


CHAPITRE XI


— Docteur je prends votre fou…

— Vous êtes d’une stratégie formidable, ce soir, mon cher Curé ! D’ailleurs, ce n’est pas nouveau, depuis que vous avez envoyé votre livre à l’imprimerie, j’ai toujours le dessous. Au fait, quand doit-il donc enfin paraître ce fameux volume ?

— Dans un mois à peu près. Je viens de recevoir de nouvelles épreuves. Les planches en couleurs sont excellentes. Que je dois de reconnaissance à Mademoiselle Andrée ! Est-elle sortie ce soir, Mademoiselle ?

— Elle est allée chez Madame Lauzon, mais elle ne tardera pas à rentrer. Attention à votre reine, Curé !

— Merci Docteur, merci ! De bien braves jeunes gens que ces Lauzon. Depuis un an qu’ils sont installés dans notre village, le mari l’a révolutionné complètement. Grâce à son initiative, la prospérité, la joie et l’abondance y règnent… Une très heureuse idée qu’il a eue là, de construire son usine chez nous !…

— Si cette initiative et le succès qui l’attend pouvaient encourager nos financiers à tenter la vulgarisation de l’industrie rurale ! Le malheur est que tout se centralise dans les grandes villes, la campagne n’a pas sa part rationnelle d’usines, ce qui est la grande cause de la désertion de nos champs et de nos villages par tous ceux qui ne se sentent pas de goût pour l’agriculture. Et nous qui nous intitulons la classe dirigeante, nous faisons à l’occasion de beaux discours pompeux, nous prônons nos fastes anciens ; nos héros du passé nous ressassons à chaque occasion nos vieilles gloires nationales mais en dehors de ces pathos stériles ; que faisons-nous ? Nous retournons à notre indolence, nous nous enlisons chaque jour de plus en plus dans notre médiocrité. Aurea Mediocritas ! a dit le poète latin, mais Horace est passé de mode ! Nous sortons à peine d’une guerre terrible à laquelle succède une lutte économique sans merci et si nous ne nous hâtons pas de profiter de tous les moyens à notre disposition, c’en sera bientôt fait de l’influence canadienne-française, même dans la province. Le plus puissant de nos moyens, ce sera l’industrie, non pas démoralisatrice des villes, mais l’industrie bien comprise, sagement répartie à travers notre province, l’industrie vivant de l’agriculture et la complétant. Nous devons, comme le conseillait un jour Monsieur Montpetit, nous servir des mêmes moyens qu’emploie l’adversaire : la richesse !

— Mais Docteur, vous oubliez que nos gens manquent de capitaux…

— C’est notre grande erreur, Curé, une erreur fatale… Regardez autour de vous, dans ce petit village plutôt pauvre et arriéré, combien de rentiers ont accumulé un capital de trois à cinq mille piastres ? Ces capitaux dispersés sont insignifiants, mais que tous s’unissent et vous verrez que l’on est capable de réunir en moins d’une semaine plusieurs