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L’IRIS BLEU

centaines de mille piastres. Si nos gens n’étaient pas aussi méfiants et indolents, s’ils avaient conscience de la grande leçon du Christ condamnant le serviteur craintif qui ayant reçu un talent l’avait enfoui dans le sol, que de belles et bonnes choses ne pourrait-on pas opérer avec nos économies demeurées stériles parce que éparses !

— Mon cher ami, je ne vous reconnais pas ce soir, vous que jusqu’aujourd’hui, j’avais toujours trouvé exclusivement occupé de vos études et de vos malades, vous êtes en train de me donner un cours d’économie politique.

— C’est qu’au contact de cette belle ardeur juvénile, j’ai senti renaître mes enthousiasmes passés, mon cher curé. En face de cette œuvre vivifiante et fertile qu’opère parmi nous notre nouveau concitoyen, je me dis que j’ai moi-même été un indolent, que j’aurais pu depuis longtemps aider mes concitoyens de mes conseils, de mes ressources, de mes études.

— Ne vous reprochez rien, vous les avez aidés suffisamment, votre vie de labeur a été le meilleur exemple que vous puissiez leur donner.

— J’aurais pu faire autre chose, je le sens aujourd’hui. D’ailleurs cette ardente jeunesse elle n’a pas opéré seulement sur moi, vous avez été le premier, Curé, à en sentir les bienfaisants effets. Depuis vingt ans que vous rêviez de publier votre grand ouvrage et cependant, si vous voulez être franc, vous devrez avouer que sans les encouragements de Monsieur Lauzon, vous ne vous y seriez jamais décidé…

— J’avoue mon cher Docteur, que vous avez raison ! Depuis dix ans que j’hésitais, mais il n’a fallu que quelques paroles de Monsieur Lauzon, quelques démarches qu’il a faites pour moi, et toutes mes appréhensions ont disparu.

— Et c’est grâce à lui si vos travaux ne demeurent pas stériles…

— Oui, c’est bien à lui… et je ne puis me défendre d’un grand sentiment de reconnaissance en songeant que le rêve de ma vie va se réaliser, que je vais avoir ma quote-part dans la vulgarisation de la connaissance de nos jolis oiseaux ! Nos poètes pourront à l’avenir cesser de chanter leurs cygnes insipides leurs paons fats et leurs fades colombes, ils pourront célébrer les oiseaux de chez nous. Hélas ! comme ils les connaissent mal les oiseaux de nos bois, les hôtes de nos champs !

« L’érable, si haut dans l’espace
Dresse son front audacieux,
Que le bouvreuil, même à voix basse
Y cause avec l’oiseau des cieux ! »

Pauvre Chapman, il n’aurait pas écrit ces vers s’il avait su qu’il n’a jamais existé de bouvreuil au Canada ! Et chaque poète qui a voulu causer oiseaux a commis de pareilles hérésies scientifiques. Grâce à mon livre, ils pourront les chanter en les nommant par leurs noms, ils sauront que le petit passereau qui niche dans les haies vives et se pose si délicatement sur les branches les plus menues est un troglodyte aédon…

— Curé, je prends votre fou !

— S’ils voient en automne un nid tissé de crin se balancer au bout d’une branche, ils se souviendront de l’oriole de Baltimore qui les a charmés tout l’été de son chant mélodieux et les a éblouis de la richesse de son plumage…

— Je prends ce pion…

— La mainate ne sera plus un étranger pour eux ; en le voyant se dandiner comiquement sur la pelouse, ils se souviendront que c’est un oiseau sociable, vivant en colonie dans nos bosquets de conifères…

— Je prends votre cavalier…

— Le moucherolle de la Caroline deviendra le symbole de la hardiesse et de la bravoure, son cousin, le moucherolle brun sera le type du solitaire, l’engoulevent d’Amérique personnifiera le gai noceur qui dort le jour et sort la nuit…

— Je prends votre tour…

Que dire du pinson chanteur, notre rossignol canadien, artiste incomparable, chantre virtuose, musicien sublime ? C’est un poète dont le plumage débraillé fait quelquefois sourire, mais dont le chant nous fait rêver ! Le goglu, au costume changeant suivant les saisons et les circonstances, image frappante de nos politiciens…

— Je prends votre autre tour…

— L’étourneau qui va déposer ses œufs dans les nids étrangers et les y abandonne, n’est-ce pas…

— Je fais échec au roi…

— L’hirondelle de nos granges…

— Échec et mat !

— Oh ! Docteur, c’est machiavélique ce que vous avez fait là ! Vous vous sentiez faiblir, vous portez la conversation sur un sujet qui absorbe toute mon attention et pendant ce temps-là vous en profitez pour démantibuler mes positions…

Heureusement, Mlle Andrée arrivait ce qui mit fin aux doléances du vieux savant.

— Savez-vous la grande nouvelle ? Monsieur le Notaire Marin doit arriver ici dans