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L’IRIS BLEU

innovation d’industrie dans nos campagnes que le vieil oncle avait jadis rêvée et que son héritier avait si brillamment commencée. Il s’étendit longuement sur l’enthousiasme qu’elle avait suscité chez la population jusqu’alors endormie, sur les succès qui l’attendaient.

Yves à son tour, parla de ses études sur la toilerie et sur les tissages en général, des observations relevées lors de son dernier voyage, de la chance qu’avait cette industrie de fleurir dans notre pays.

Heureux de cette première visite, le jeune homme se retira après avoir bien promis de revenir ; mais une fois dans la rue ensoleillée, il pensa que certainement, une autre fois il finirait par rencontrer chez le Docteur cette Demoiselle Andrée si jolie dont la seule pensée lui faisait peur comme à l’approche d’un danger inconnu.

Il s’était promis de retourner dès le lendemain chez le curé ; mais ce dernier avait tenu à venir s’excuser de son absence et l’attendait dans le parterre du domaine.

« Vous m’attendiez, Monsieur le Curé, je vous prie de m’excuser.

— Je venais moi-même vous présenter mes excuses et si Lambert ne m’avait pas dit que vous ne tarderiez pas à rentrer, j’allais m’en retourner. C’est à croire que nous jouons une partie de cache-cache. Quand vous venez chez moi, je n’y suis pas, et vous de même.

— Voulez-vous entrer, Monsieur le Curé ; mon installation n’est pas terminée et je vais vous prier d’excuser tout ce désordre.

— Merci, l’on respire si bien ici. Non pas que le désordre me fasse peur, je vous avouerai franchement que je l’aime plutôt ; je suis comme les mainates, peu me chaut l’ordre ou le désordre du nid pourvu qu’il y ait de l’air vivifiant et de larges entailles de ciel bleu.

— Et des oiseaux qui chantent, ajouta Yves qui connaissait de vieille date le faible du bon pasteur.

— Sur ce chapitre, je suis servi à souhait ici, car ils sont merveilleux, vos oiseaux. Je viens de passer avec eux un agréable quart d’heure. D’ailleurs je les connais de vieille date, ce sont d’anciens amis, quand ils voient arriver ma soutane noire, ils semblent se dire : « N’ayez pas peur, c’est notre vieux toqué d’ami ! » et ils continuent à chanter comme de plus belle.

Tenez, voyez-vous cette grive de la Caroline, le merle-chat, comme l’appellent nos gens ! Je viens de visiter son nid qu’elle cache depuis cinq ans dans la même touffe d’aubépines, près du gros orme ; il contient déjà trois jolis œufs bleus azur. Dans ce bosquet, je viens de relever une quinzaine de nids de merles d’Amérique. Les haies donnent asile à toute une colonie de troglodytes aédons et de fauvettes en travail d’édification. Dans les cerisiers, les chardonnerets tissent chaque année les frêles nacelles de crin qui contiendront l’espoir de la couvée. Des jaseurs des cèdres viendront les y remplacer. Les goglus, les étourneaux et les nombreuses variétés de pinsons envahiront bientôt vos champs cependant que déjà les hirondelles des granges commenceront à apporter la becquée à leurs nouveaux-nés. »

Parti sur son dada favori, le brave prêtre fit tous les frais de la conversation, donnant sur chaque famille, sur chaque espèce d’oiseaux d’amples détails que le jeune homme accueillait avec une indifférence polie, tel qu’il sied à un profane, risquant une observation craintive lorsque ses faibles connaissances le lui permettaient, semblant visiblement s’intéresser au discours du vieillard ; et celui-ci parlait, parlait, parlait toujours.

L’Angélus vint le surprendre comme il expliquait que le geai est notre pie canadienne, et Yves, souriant, se faisait la réflexion que le plus pie n’est pas toujours celui qu’on pense ; mais l’abbé Ferrier s’excusa de l’avoir retenu aussi longtemps, et reprit le chemin de la cure, se félicitant d’avoir découvert dans son nouveau paroissien un homme aussi cultivé, un aussi charmant causeur…

En entrant chez lui, Monsieur Ferrier réfléchit qu’il avait oublié de recommander à la générosité du jeune homme un miséreux sans ouvrage, prétexte de sa visite : « Bah ! se dit-il, j’y retournerai demain. »


CHAPITRE XV


Andrée Deshaies à Laure Couillard.

Ma bonne Laure chérie : —

Depuis deux longs mois que tu n’as pas reçu le moindre mot de moi, peut-être vas-tu t’imaginer que je t’oublie ? Dieu sait pourtant que tu es et seras toujours ma grande chérie, et si j’ai si longtemps retardé à t’écrire, il faut t’en prendre à la publication très prochaine de notre grand travail « Les Hôtes de nos Bois et de nos Champs » par l’abbé Ferrier, planches en couleurs de ton humble servante dont l’humilité manque peut-être quelque peu d’orthodoxie.

Ma Laure chérie, à la seule pensée de voir mon nom associé à cet ouvrage, je me sens des craintes d’enfant, de l’orgueil timide et