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L’IRIS BLEU

l’industrie toilière, fruit de ses observations en Europe.

Le soir il faisait une courte apparition chez ses amis Lauzon ; mais le spectacle de leur bonheur l’énervait et, surtout, cette pauvre Jeanne avait la détestable manie de faire à propos de tout et de rien l’éloge de cette Mlle Andrée que Paul lui avait en confiance indiquée comme pouvant être une Madame Marin éventuelle, et chaque fois ces éloges répétés avaient le don de lui tomber sur les nerfs.

Alors, il regagnait sa solitude dorée, essayant en vain de se persuader que sa vie sans souci était le bonheur parfait ; mais lorsqu’il se retrouvait bien confortablement installé dans un fauteuil moelleux, un livre à la main, une cigarette à la bouche, il se sentait seul, terriblement seul dans cette grande demeure ! Le livre tombait bientôt de ses mains, sa rêverie le reprenait qu’il essayait de poursuivre dans les longues spirales de fumée diaphane montant, s’élargissant, s’indécisant, pour aller se perdre dans l’atmosphère de la chambre.

Il se réveillait soudain de ces rêveries et comprenait qu’il se mentait à lui-même lorsqu’il essayait de se persuader qu’il était complètement guéri, que son cœur était à jamais mort à l’amour… Berthe ?… elle était bien certainement effacée de son cœur ; mais la folle passion qu’elle lui avait inspirée n’était pas de l’amour et avec sa perte, son cœur ne s’était pas comme il le prétendait fermé à la tendresse…

Il essayait de puiser, dans le journal de son oncle la force de persister dans ses résolutions sceptiques ; mais ce journal lui-même, n’était-ce pas la condamnation de ses résolutions, et le vieillard ne lui avait-il pas recommandé de se marier ? Sa vie triste et solitaire, sa vieillesse sans enfants, n’était-ce pas un démenti formel à ses projets de désabusé ? Alors incapable de courber encore son orgueil devant l’appel de sa jeunesse, il se livrait avec acharnement au travail. Outre ses amis Lauzon et les époux Lambert dont la vie simple et primitive, les bonnes manières ouvertes de campagnarde l’avaient dès le premier jour séduit, les seules personnes avec lesquelles il avait lié connaissance étaient le Curé Ferrier et le Docteur Durand.

Dès le lendemain de son arrivée, il était venu frapper chez le bon prêtre qui l’avait connu tout jeune et dont il avait gardé le meilleur souvenir. Monsieur le Curé était sorti, appelé dans les concessions au chevet d’un malade, et il avait promis de repasser. Quelques jours plus tard, il avait profité d’un moment où il savait Mlle Andrée en train d’herboriser pour venir se faire annoncer chez le Docteur.

Le brave disciple d’Esculape qui avait jadis connu son père et son grand’père, qui avait surtout apprécié la grande valeur de son oncle l’avait reçu à bras ouverts. Au contact de cet esprit cultivé, digne représentant de cette aimable et gracieuse politesse canadienne de l’ancienne génération, Yves s’était senti de confiance, il s’était pris immédiatement d’une grande affection pour ce savant obscur dont le charme ne le cédait qu’à son humilité.

Monsieur Durand lui causa longuement de son oncle, des rêves qu’il lui avait jadis communiqués, de sa vie solitaire immolée au service d’un principe, des doutes qui l’avaient quelquefois assailli, de sa fermeté dans les épreuves, et de son inlassable jovialité.

« Je lui demandais un jour comment il pouvait être constamment heureux. — Ne croyez pas que je n’aie pas mes chagrins bien souvent, Docteur, me répondit-il, mais j’ai toujours été persuadé que lorsque Dieu nous envoie des épreuves, il faut les accepter en souriant. Agir autrement, ce serait marchander notre résignation, et nous n’avons pas le droit de demander à Dieu la monnaie de nos sacrifices ! J’ai trouvé qu’il avait raison et depuis ce jour, je n’ai jamais eu à me reprocher d’avoir profité de sa morale. »

Puis il lui parla de son grand’père, un autre vrai type de la vieille génération. Il avait vécu la majeure partie de sa vie à Montréal, mais lorsque la vieillesse commença à se faire par trop sentir, qu’il ne put s’occuper de ses affaires, il vint mourir dans la vieille maison où il était né.

Avec émotion, le vieux médecin rappela le souvenir du père d’Yves qu’il avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Marin. C’était un colosse au regard froid, autoritaire, presque dur. Il parlait peu, ne souriant que très rarement ; mais quel cœur d’or sous cette rude enveloppe ! La mort prématurée de son épouse l’avait tellement affecté, il en avait ressenti un tel chagrin que malgré toute l’affectueuse sollicitude du vieil oncle, il ne put se relever de ce coup terrible et sa froideur s’en accrut encore.

« Vous étiez bien jeune alors et peut-être n’avez-vous pas su apprécier à sa valeur ce papa toujours triste, toujours froid, presque sévère et pourtant, comme il vous aimait ! »

Et puis la conversation changea, le Docteur parla de la nouvelle usine due à l’initiative du jeune homme et de son ami, cette