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L’IRIS BLEU

Il y aurait bien encore le jeune notaire Marin, qui doit revenir bientôt d’Europe où il est allé faire une cure de cœur qui a duré une longue année. Jeanne et son mari ne tarissent pas d’éloges sur son compte ; il serait intelligent, spirituel, élégant, instruit, et toute une litanie de qualités dont je ne me souviens pas ; mais là encore, je ne me vois pas très bien comme consolatrice des affligés et ce jeune vagabond désabusé ne me dit rien qui vaille.

D’ailleurs je sens trop le désir bien arrêté de mes amis Lauzon de nous marier ensemble. Une intervention étrangère, même venant de véritables amis comme Paul et Jeanne me répugne dans les choses du cœur. Si nous nous étions rencontrés simplement dans le monde, peut-être nous serions-nous adorés ; mais le complot, quelque bien intentionné qu’il soit, monté par nos amis communs m’irrite et je prévois que je vais le détester ce beau muscadin.

Au revoir, ma chérie, excuse mes divagations, ne m’oublie pas ; quant à moi, je ne te laisserai plus aussi longtemps sans venir te bonjourer un brin.

Andrée.


CHAPITRE XVI


Journal d’Andrée Deshaies,
(extraits)
9 juin 1920

J’arrive de chez Jeanne que j’ai trouvée toute affairée. Elle a délaissé pour quelques jours son éternelle broderie et ne songe plus qu’à l’arrivée prochaine de l’ami de Paul, le fameux convalescent auquel il a fallu une longue année pour se guérir de ses peines de cœur. Toute la maison est « sans dessus dessous » comme dit Victoire, et lorsqu’elle parle de leur prodige, Jeanne regarde son mari avec des yeux d’intelligence qui m’horripilent. Elle ne peut comprendre comment je ne partage pas leur joie et leur anxiété. Ces pauvres amis comme ils sont malhabiles, s’ils avaient voulu me le faire détester leur jeune notaire, ils n’auraient pas pu mieux s’y prendre.

Qu’est-il au juste ce bel infortuné ? Un ancien soldat qui doit parler bien haut, aux gestes autoritaires et secs, au cœur pantelant depuis sa dernière blessure sentimentale. Ce doit être un poseur et un insignifiant. Est-il grand ou petit, brun ou blond ? Bah ! que m’importe après tout…

19 juin 1920

Jeanne est venue passer un instant avec moi ce soir, leur ami est arrivé et a pris le souper avec eux, elle était au troisième ciel. Cette bonne Jeanne est tellement reconnaissante à Monsieur Marin d’avoir, en associant Paul à son entreprise, hâté leur bonheur qu’elle ne voit que les beaux côtés de cet ami précieux, et encore elle enjolive…

Cet après-midi Monsieur le Curé a reçu les dernières épreuves de son volume, s’il n’y a pas d’anicroches, le volume ira sous presse vers la fin de la semaine prochaine.

11 juin 1920

J’ai passé quelques instants chez Jeanne cet après-midi elle m’a tellement rabattu les oreilles avec son phénomène de notaire que je me suis empressée de venir retrouver mes fleurs. C’était vraiment comique d’entendre Jeanne, cette brave Jeanne, d’ordinaire sans la moindre astuce, essayer à m’insinuer adroitement que je devais penser au mariage, que mon cousin n’était pas éternel et que j’aurais un jour besoin d’un protecteur… etc., qu’elle fit suivre immédiatement de l’éloge dithyrambique de son merle blanc, un jeune homme si doux, si affectueux, si intelligent, si… Non ! Non ! Non ! qu’on me laisse la paix enfin, quand je serai prête à me marier, si je dois jamais me marier, je serai capable de choisir moi-même…

12 juin 1920

Je l’ai rencontré ! Je l’ai vu ! Qui ? Lui ! Lui avec un L majuscule, Lui, le nouveau dieu de la paroisse, le petit notaire Marin… car il est plutôt petit, oui, plutôt petit… Il n’est pas un beau Brummel sans toutefois être un monstre, loin de là ! C’est curieux de constater que le portrait que l’on imagine des gens s’éloigne généralement de la réalité. Je le croyais grand, sec, à l’air martial, portant haut et beau ; mais non, il n’est pas cela du tout. C’est un petit homme bien banal, il est plutôt blond, on reconnaît facilement qu’il a été soldat à sa démarche, qui conserve encore ce quelque chose de dégagé, d’athlétique, comme la plupart des autres soldats d’ailleurs sa mise tout en étant propre et élégante n’a rien du dandysme ; il est vrai qu’il est facile de constater à première vue que le complet qu’il portait ne sortait pas de l’atelier du tailleur de notre village ; mais enfin c’est un jeune homme comme on en rencontre chaque jour des centaines dans les grandes villes… ni mieux, ni pis…