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L’IRIS BLEU

13 juin 1920

Je suis sorti quelques heures cet après-midi, à la recherche d’une fleur d’iris versicolore, l’Iris bleu, comme disaient nos pères, et après une longue et fatigante excursion je m’en suis revenue bredouille. Je bénis le hasard qui m’a valu de marcher si longtemps à la recherche de cette plante autrefois si commune, car sans ce hasard miraculeux, je rencontrais dans notre petit salon notre merle blanc, le notaire Marin.

À mon arrivée cousin Jean, encore sous le coup de l’enthousiasme, m’a dit en souriant : « Ma pauvre Andrée, tu arrives en retard, tu as manqué une visite, et une visite qui eut certes été très agréable pour toi. Croirais-tu ma chère Andrée, que le notaire Marin est venu passer deux longues heures avec moi ? » J’avoue que je n’avais pas la moindre objection à le croire, il n’y avait rien que de très naturel dans cette visite faite à mon cousin par le notaire auquel il a rendu service, il y a un an lors de la mort du vieux Pierre ; mais ce que j’avais beaucoup plus de difficulté à comprendre c’était cet enthousiasme qui venait subitement de prendre le Docteur pour le petit phénix nouvellement déballé d’Europe ; le cousin n’a pas l’habitude de se laisser gagner aussi facilement. Mais lui continuait « Quel aimable garçon, intelligent, consciencieux (cette qualité le cousin était le premier à la lui avoir découverte), sérieux, instruit, etc… et quel cœur d’or, on le juge à première vue. »

Ô ! iris bleu ! chère fleur inconnue, en quelque coin que tu te caches, reçois l’expression de ma plus sincère gratitude ! Si tu n’avais mis tant de soin à te cacher, j’arrivais nez à nez avec un personnage qui, lui, ne met pas tant de sollicitude à se dissimuler ! »

13 juin 1920 (soirée.)

Peut-on jamais se fier aux amis ? Qui aurait cru que cette brave Jeanne eut été capable d’une telle duplicité ? Cet après-midi, j’arrive chez mon amie que je trouve revenue à sa broderie. Chose curieuse, elle ne me parle pas une seule fois durant tout l’après-midi de leur ami et je me retrouvais si heureuse, c’était tellement ma bonne Jeanne de jadis que j’ai prolongé ma visite et que j’ai accepté de souper avec eux. C’est là que l’on m’attendait…

Vers cinq heures, Monsieur Lauzon arrive du bureau et dit, très naturellement, ma foi : « Ajoute un couvert, Jeanne, Yves vient souper avec nous. » Ça y était, j’avais été honteusement roulée. Au sourire d’intelligence que je surpris sur les lèvres de la jeune épouse, je compris que c’était une trahison arrangée. Et pourtant, je ne pouvais reculer, je fis donc contre mauvaise fortune bon cœur ; mais toute la joie de ma journée était gâtée. Cependant la Providence veille sur les pauvres petites filles que l’on veut berner. À six heures, alors que l’on n’attendait plus que notre invité pour se mettre à table, le père Lambert est venu avertir que Monsieur Morin était retenu à la maison et nous priait de l’excuser…

Oh ! alors, si vous aviez vu l’air piteux de ces pauvres Lauzon ! Une combinaison si bien imaginée… Quant à moi, j’avais reconquis toute ma gaieté…

15 juin 1920

Jusqu’au curé qui commence à m’exaspérer. Il ne peut venir à la maison sans faire un éloge pompeux de son nouveau paroissien. À l’entendre ce serait un phénix à nul autre pareil. Est-il assez bonne âme ? Mais ce qui m’exaspère surtout, c’est sa manie détestable lorsqu’il parle de son ami, de me regarder bien en face pour essayer de saisir mes moindres impressions. Le cousin Jean est d’ailleurs aussi énervant et les regards d’intelligence qu’ils échangent lorsque la conversation tombe sur ce sujet de leur prédilection a le don de me faire sortir de mes gonds. Est-ce que le Curé et le Docteur se seraient rangés au nombre des conjurés ? Mais alors, il ne me resterait plus de véritables amis que Victoire !… et encore qui sait si l’épidémie ne l’atteindra pas à son tour ?…

Je l’ai rencontré de nouveau cet après-midi. Mon opinion première n’a pas changé. Il m’a même paru d’autant plus antipathique qu’on m’en fait plus d’éloges. Où vont-ils trouver de l’amabilité, de la politesse chez ce phénomène ? Il m’a effleurée du coude — inconsciemment, certain, — et ne s’est seulement pas excusé !!!

16 juin 1920

Je L’ai (toujours avec un majuscule) rencontré cet après-midi. Mon jugement ne change pas.

17 juin 1920

Je l’ai rencontré deux fois. Ce midi, par miracle, son regard n’était pas dans les nuages, nos regards se sont croisés : il a l’air plutôt niais.