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L’IRIS BLEU

18 juin 1920

Cela devait arriver, c’était fatal ! jusqu’à Victoire, ma bonne et fidèle Victoire, qui passe à l’ennemi ! Comme elle me disait ce midi que nous ferions, Monsieur Marin et moi, le plus joli couple du pays, je me suis fâchée complètement et je l’ai menacée, si l’on me parlait encore de Lui, de refaire mes malles et de retourner à Québec. Victoire en avait les larmes aux yeux…

Je ne L’ai pas rencontré de toute la journée… Que le soleil était brillant ! que les chants d’oiseaux étaient harmonieux ! que les fleurs embaumaient !…

19 juin 1920

J’ai rencontré cinq ou six fois aujourd’hui l’ami de mes amis qui n’est pas mon ami… Il a définitivement abandonné sa fâcheuse habitude de river ses regards au sol ou de les perdre dans les nues. Je L’ai même surpris qui me suivait des yeux… oh ! mais si vous aviez vu son air embarrassé d’écolier pris en défaut lorsqu’il s’est aperçu que j’avais surpris son geste…

20 juin 1920

Décidément il paraît que c’est un vrai fléau, tout le monde y passe ! En sortant de l’église, c’est Mlle Bérénice, la ménagère du Curé, qui vient me faire l’éloge du dernier des Marin ! Plus loin, je rencontre Madame Lemay, la femme du marchand qui à son tour m’invite à une soirée d’amis pour dimanche soir et elle ajoute confidentiellement : « Nous avons invité Monsieur Marin, le nouveau notaire. »

Je ne L’ai pas aperçu aujourd’hui.

21 juin 1920

Sortant du magasin général, ce midi, je me trouve face à face avec Lui. À voir son air décontenancé, je n’ai pu retenir un sourire moqueur. Pour un preux, c’est un piètre preux qu’une petite fille comme moi peut désarçonner aussi facilement…

22 juin 1920

Décidément si cela continue, je vais aller passer quelques semaines chez cette bonne Laure. Ce matin, en revenant d’une promenade à travers champs, je surpris Monsieur le Curé, le cousin Jean et l’ami Lauzon en grand conciliabule et comme ils venaient de prononcer mon nom, je n’ai pu résister au désir d’écouter aux portes.

C’était bien de moi que l’on parlait, de moi et de Lui.

— Je vous dis Docteur, que ces deux enfants sont faits l’un pour l’autre et fatalement ils devront finir par s’aimer ! C’était l’ami Lauzon qui parlait.

— Peut-être, mon cher ami, reprit le cousin Jean, mais en attendant, Monsieur Marin ne paraît pas avoir à l’endroit de ma pupille des sentiments bien tendres ; de son côté, Andrée, je vous l’avoue, le déteste cordialement. Ce sont là des constatations très peu encourageantes…

— Comment peuvent-ils s’aimer ou se détester, répartit Monsieur Lauzon, jamais nous ne sommes parvenus à les présenter l’un à l’autre ?

— Et ce sera d’autant plus difficile maintenant, qu’ils se doutent de nos intentions. Si vous le permettez, nous allons tenter une dernière fois de les réunir. Dimanche est l’anniversaire de naissance de Jeanne, venez tous prendre le souper à la maison, ce sera si naturel qu’ils ne pourront se dérober. Serez-vous des nôtres Monsieur le Curé ?

— Avec plaisir, mes amis, avec plaisir ; votre compagnie m’est trop agréable pour que je perde l’occasion de m’y associer. Et puis, Monsieur Lauzon, votre épouse est une maîtresse cuisinière, ses plats délicieux feront une agréable diversion à l’ordinaire de ma vieille ménagère. Quant à l’efficacité de votre grand moyen, permettez-moi de vous l’avouer dès à présent, je n’y crois pas ; ces savantes combinaisons ne sont pas le propre des choses du cœur ! Regardez donc plutôt dans la nature. Est-ce que les oiseaux se soucient de l’accouplage de leurs oisillons ? Est-ce que papa et maman pinson élaborent de savantes combinaisons pour les amours de leurs petits ? Et cependant lorsque reviendra le soleil de juin et de juillet les bois retentiront des chants de leurs amours et il n’y aura pas assez de branches pour cacher leurs nids ! Monsieur Yves et Mademoiselle Andrée sont deux cœurs droits et bons, deux intelligences éclairées ; fatalement ils seront un jour entraînés l’un vers l’autre. Laissez la jeunesse, la force d’attraction, le hasard même accomplira ce que vos savantes manœuvres ne sauraient mener à bonne fin.

Là-dessus je suis montée à ma chambre en me promettant bien d’opposer toute la force d’inertie possible à cette force d’attraction dont parlait le bon curé et, pour commencer, je prédis que dimanche matin je vais avoir des maux de tête, et ces maux de tête vont dégénérer vers les deux heures en une migraine aiguë. Heureusement le cousin pourra toujours aller m’excuser auprès de Jeanne de ne pouvoir assister au souper…