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L’IRIS BLEU

la guerre des tranchées, et la meilleure tranchée entre ce nouvel ennemi et moi, ce sera mon refus de me laisser présenter. Elle ne pourra tout de même me marier sans m’avoir été présentée !

Bulletin du jour : — Grande guerre en perspective. On veut faire la conquête de notre liberté, nous résisterons jusqu’à la dernière extrémité.

13 juin 1920

Visite chez le Docteur Durand. Très aimable ce bon Docteur ; esprit largement éclairé où perce un peu de naïveté, de sentiment, beaucoup d’idéal et d’enthousiasme. Nous avons causé deux longues heures ensemble et le temps ne m’a pas paru long. Je crois que tout le bien que m’en avait jadis dit mon oncle et que m’en a répété Paul n’était pas exagéré. Je serai toujours heureux de le revoir.

Seulement aurai-je souvent la chance exceptionnelle de le trouver seul comme cet après-midi ? Le chiendent de la chose, c’est que le Docteur a sa cousine avec lui, le petit trésor que mes amis Lauzon ont comploté de me faire épouser… Aujourd’hui, j’étais certain de mon fait, Lambert venait de me prévenir qu’il l’avait rencontrée en train de chercher des herbes à l’extrémité opposée du village ; mais la prochaine fois, aurais-je la même chance ? C’est que je ne tiens pas du tout à la rencontrer de sitôt la belle botaniste-peintre-musicienne-bachelière. Mais une autre bonne surprise m’attendait à mon retour dans la personne de Monsieur le Curé, occupé à contempler deux rossignols en train de bâtir leur nid.

Pas très varié dans sa conversation, notre pasteur… Il nous cause d’abord d’oiseaux ensuite d’oiseaux et encore d’oiseaux !… Si vous opinez quelquefois de la tête, en ayant bien soin de ne pas faire oui quand c’est le tour de non, et vice versa, de paraître très intéressé au discours qu’il vous dévide, de risquer un mot ou deux lorsque votre qualité de pékin vous le permet, il aura de votre science la meilleure opinion que l’on puisse concevoir et s’en retournera charmé. J’avais jadis fait la même expérience avec notre professeur de chimie, au collège, et j’avais ainsi tellement gagné ses bonnes grâces qu’il ne manquait jamais de m’amener fumer à sa chambre les jours de congé. Ce fut ma politique avec Monsieur le Curé cet après-midi, et, après avoir écouté avec religion un traité presque complet d’ornithologie, j’ai vu le vieux prêtre, que le son de l’Angélus fit soudainement retomber des airs où il se perdait avec ses oiseaux, me quitter tout à fait charmé d’avoir renouvelé ma connaissance.

Me voici donc avec deux nouveaux amis ! Pourvu qu’ils ne s’unissent pas à Paul et à Jeanne dans leur conspiration pour me faire épouser leur savante.

Bulletin du jour : — Calme plat. Attendons les événements. Entre temps, nous renforcissons nos positions.

14 juillet 1920

Ma vie commence à s’organiser comme je le désirais et, après tout, c’est plus agréable que je ne l’avais d’abord pensé ; mais grand Dieu ! que cela manque de variété et de distraction ! Quand je me sens faiblir, que la mélancolie me gagne, je vais causer quelques instants avec ce bon Pierre Marin. Ses cahiers sont pour moi ce qu’était au géant Anthée la terre, sa mère, j’y trouve de la force et du réconfort.

Et puis, il y a le travail. Je suis si bien dans mon grand fumoir pour travailler. Depuis le lendemain de mon retour ici, je classe notes sur notes sur notre entreprise de toile et je suis certain de pouvoir réussir. La confiserie doit rouvrir ses fourneaux cette semaine et Paul est très affairé ; nous ne nous voyons que le soir après souper. Je vais continuer à lui laisser la direction de la fabrique de conserves, je prendrai celle de la toilerie.

Hier soir, je suis allé passer quelques moments chez Paul. La question de mon mariage éventuel est encore revenue sur le tapis. Malgré toutes mes protestations, Jeanne veut absolument me présenter sa bachelière. J’ai beau lui répéter que je ne veux aliéner ma liberté de sitôt, que je suis blasé, désabusé, guéri à tout jamais de l’amour, que je veux vivre longtemps encore ma bonne vie calme et paisible de célibataire égoïste, qu’une femme ne serait pas heureuse avec moi, que je ne pourrais plus me plier à ces mille et une exigences que demande la vie à deux, que je veux vivre à ma guise, me coucher quand je le veux, me lever quand il me plaît, sortir lorsque le cœur m’en dit, rentrer de même faire mes quatre volontés sans être exposé à m’entendre crier à chaque instant : « Ne fume pas dans le salon ! Ne fume pas à table ! Ne veille pas si tard ! Tu es en retard pour le dîner ! etc. » Rien n’y fait ; elle ne peut comprendre que je ne brûle pas du désir de connaître son amie, une jeune fille si jolie, si intelligente, si bonne, si gracieuse, si… etc.

Bulletin du jour : — Attendons toujours les développements. L’ennemi ne donne pas signe de vie. Par contre, ses alliés diploma-