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L’IRIS BLEU

tiques essaient de tirer les ficelles. Nos positions sont solides.

15 juin 1920

Pauvre Paul, comme mon bonheur, ou plutôt ce qu’il croit devoir être mon bonheur, lui tient à cœur. Hier soir, j’ai bien failli rencontrer le petit prodige que l’on me destine, je dois même avouer qu’il y avait une certaine habilité dans le stratagème qu’on avait imaginé pour me faire tomber dans le piège. Vers cinq heures, Paul arrive chez moi au moment où j’étais absorbé à coordonner des notes sur le mode breton de broyer la paille de lin.

— Ça marche la besogne ? me demanda-t-il tout naturellement.

— Très bien, très bien, je travaille depuis trois heures et j’achève de voler aux compatriotes de Botrel tout ce qu’ils peuvent avoir inventé d’intéressant pour notre future usine.

— Viens souper avec nous, cela te distraira un peu.

— Vous êtes seuls ?

— Certainement.

— Et pas de question de mariage avec qui tu sais ?

— Je te le promets.

— Alors je vous rejoindrai vers six heures.

Là-dessus, Paul me quitte et je me replonge dans la compagnie de mes Bretons et de leur mode de broyer la paille de lin.

À la demie de cinq heures, comme je me disposais à sortir, Lambert entre et me demande quand sa femme devra préparer le souper.

— Je soupe chez mon ami Lauzon.

— Ah ! chez Monsieur Lauzon ? Alors vous ne vous ennuierez pas. Je connais bien des gars qui aimeraient à être à votre place.

— Comment cela ?

— Je viens de rencontrer la mère Victoire que l’on a fait prévenir que Mlle Andrée soupait aussi chez Monsieur Lauzon. Mlle Andrée, ce n’est pas une compagnie à dédaigner pour une jeunesse comme vous !

Ça y était, on avait essayé à me rouler ! Et un ami comme Paul ! presque un frère ! Il me fait penser à l’ours de la fable… Mais où diable ont-ils contracté cette rage de vouloir me marier ? Là-dessus j’ai envoyé Lambert prévenir que j’étais retenu et les priais de m’excuser.

Bulletin du jour : — L’ennemi a lancé sur nos positions une attaque savamment combinée. Heureusement, nous avons prévenu ses desseins et sortons de cette escarmouche plus fort que jamais. Nos positions sont maintenant imprenables.

15 juin 1920 (soirée)

Bulletin du jour : — Rencontre de l’ennemi, Nous nous sommes tenus sur la défensive, tactique suivie d’ailleurs par l’adversaire. Aucun développement intéressant.

16 juin 1920

Je reçois presque journellement la visite de Monsieur le Curé qui me continue son cours d’ornithologie. À force de l’entendre me chanter les gloires de la gent ailée, je commence à m’intéresser à ces jolis petits êtres que mon oncle aimait tant.

Hier, j’ai comblé le vieux prêtre de joie en lui faisant des questions sur certains oiseaux, les premiers qui se sont présentés à mon esprit.

— Quel est le nom de l’oiseau blanc ou oiseau de neige que nous prenions l’hiver avec des lignettes ? lui ai-je demandé.

— C’est du plectrophane des neiges que vous voulez parler ! Un petit être bien mignon et bien intéressant sans compter les services sérieux qu’il rend dans nos campagnes. Il arrive avec l’hiver et ses nombreuses bandes se jetant dans nos champs en dévorent les têtes des mauvaises herbes émergeant de la neige. À voir l’arrière-garde de la troupe s’élever régulièrement pour aller glaner sur les devants, on dirait une vraie poudrerie.

— Et cet oiseau aux vives couleurs jaunes et noires qui niche dans les grands arbres ?

— Oui ! Oui ! l’oriole de Baltimore ainsi nommé en l’honneur de Lord Baltimore dont il porte les couleurs. Vous qui projetez de fonder une filature examinez de près le nid de cet oiseau admirablement tissé de crin et ce avec le seul aide de son bec.

— Et notre rossignol, pourquoi ne chante-t-il pas la nuit comme celui de France ? Est-ce à votre avis à cause de notre climat plus froid ?

— Non ! Non ! c’est bien moins compliqué que cela, je vous l’assure. Le rossignol ne chante pas la nuit pour la bonne raison qu’il n’existe pas au Canada. Ce que nous appelons le rossignol est un pinson, le pinson chanteur. C’est un cousin du chardonneret, du petit pinson que nous appelons linotte et même du vulgaire moineau.

Et le vieillard enthousiasmé de l’intérêt croissant que je prends à son innocente toquade, de recommencer son cours. Il me parle de la migration des oiseaux de leur habitat, de leurs amours… oui, de leurs amours, et là-dessus, il me présente cer-