Page:Larivière - L'iris bleu, 1923.djvu/49

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
49
L’IRIS BLEU

soirée de famille. Elle m’a même ajouté presque confidentiellement que Mademoiselle Andrée était invitée. Pourquoi diable m’a-t-elle dit cela ?

Est-ce un autre piège ?

Bulletin du jour : — L’ennemi se cache.

21 juin 1920.

Visite du Curé qui m’a longuement entretenu de son volume en préparation et de la collaboration dévouée qu’y a apportée Mlle Andrée. Là-dessus, nouvel éloge de la cousine du Docteur, une jeune fille si brillante, si intelligente, d’un goût si sûr, etc., et surtout si modeste. Elle n’a consenti qu’à contrecœur, paraît-il, à signer ses dessins. Ce pauvre Curé me croit-il aveugle ? Croit-il que je n’aie pas remarqué depuis le premier jour la grâce, la beauté et le charme de cette jeune fille ? Ce n’est pas elle que je dédaigne, c’est le mariage qui me répugne.

Bulletin du jour : — Surprise de l’ennemi contre nos positions, alors que sortant du magasin, nous nous sommes trouvés face à face avec lui et avons perdu toute contenance. L’adversaire a enfoncé ses positions d’un sourire moqueur.

22 juin 1920.

Paul est venu m’annoncer que dimanche était l’anniversaire de la naissance de Jeanne et il m’a invité à souper chez lui. Je ne le lui ai pas demandé, mais je suis positif que le Docteur et sa cousine seront également au nombre des convives, et alors… Pourrai-je décemment m’abstenir d’y assister ? J’avoue que ce sera difficile. Ces pauvres amis sont d’une persévérance, oh ! mais d’une persévérance…

Bulletin du jour : — Grand conseil de guerre. Sujet de discussion : Devons-nous ou non souper chez Paul dimanche ? Après mûre délibération, il a été décidé dans l’affirmative.

Rencontre de l’ennemi. Nous avons riposté à sourire moqueur par sourire poli.


CHAPITRE XVIII


Journal d’Andrée Deshaies.
(Extraits)
22 juin 1920

Il pleut depuis ce matin, je n’ai pas mis le nez dehors de tout le jour. Reléguée dans ma chambre, je me suis occupée à revoir mon herbier, à écrire quelques lettres, à babiller avec Victoire et enfin, dans la soirée, à faire la partie d’échecs du Curé que le cousin avait été obligé d’abandonner pour aller aux malades.

Ce bon Monsieur Ferrier a continué son sermon sur la sainteté et la grandeur du mariage.

23 juin 1920

Nouvelle et longue excursion sur les rives du haut Salvail à la recherche de certaines fleurs aquatiques, des sagittaires, des iris versicolores, et des nénuphars. Mes recherches ont été vaines ou à peu près, car je n’ai trouvé que des sagittaires, et encore les fleurs en étaient tout à fait défraîchies.

Jeanne et son mari n’abandonnent pas la partie, ils continuent à me « pousser » leur prodige.

Je L’ai rencontré en revenant, cet après- midi. En m’apercevant, Il n’a pu réprimer un sourire, et, ma foi, un sourire très gracieux. Serai-je malade dimanche ?

24 juin 1920

Beau soleil aujourd’hui et tellement de parfum dans l’air ! Les lilas surtout nous grisent… Visite chez Jeanne que je trouvai en train de roucouler avec son Paul, ils étaient tout à fait charmants.

Rencontré ce midi l’ami de mes amis qui n’est pas mon ami. Son sourire est toujours gracieux et joli en dépit de la pointe d’ironie qui cherche à y percer. Si l’on n’avait pas comploté aussi maladroitement de nous faire marier peut-être serions-nous devenus de bons amis ; mais, maintenant, c’est impossible, nous aurions malgré nous une arrière-pensée. Je l’ai surpris de nouveau qui me suivait des yeux, après la rencontre… Je suis perplexe ; serai-je malade dimanche ?

25 juin 1920

Décidément, Il n’est pas si mal que je l’avais d’abord pensé… Je viens d’avoir le loisir de L’examiner à mon aise à travers les persiennes de ma chambre alors qu’il causait au cousin Jean sur le trottoir. Il n’est ni trop petit ni trop grand, plutôt brun, une figure réellement intéressante, surtout quand il parle, des yeux bien noirs, très vifs, très intelligents et pas mauvais du tout, mise soignée mais sans prétention, voix douce et caressante, etc. ; décidément il y a quelque chose de vrai dans tout le bien qu’on en dit ; pourquoi s’être mis dans la tête de me jeter ainsi maladroitement dans ses bras ?

Ma perplexité augmente : Dois-je réellement être malade dimanche ?