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L’IRIS BLEU

de vos démarches occupaient tous mes moments. Nous ne nous connaissons pas, me direz-vous, et cependant je sais tous vos talents, votre amour des fleurs, de la peinture, de la musique, je sais que vous êtes souriante, toujours bonne, affectueuse, enthousiaste ; je sais vos goûts, à la fois sérieux et badins, votre âme chaste et naïve, votre cœur si délicatement neuf. Hélas ! je sais aussi que je vous déplais énormément…

— Où trouvez-vous que vous me déplaisiez ?

— Comment ? Je ne vous suis pas antipathique ?

— Dites plutôt que c’est moi qui vous fais horreur !

— Vous ! me faire horreur ! Mais ce serait la pire monstruosité ! La pensée seule en serait une horrible profanation ! Depuis un mois à peine que je suis de retour, j’ai su discerner tout ce qu’il y avait de vraiment beau en la petite fleur des prairies que vous êtes, dès la première semaine j’ai compris que le concert de louanges qui s’élevait autour de vous était encore bien éloigné de la réalité, que vous étiez infiniment plus jolie que le portrait que Paul avait fait de vous dans ses lettres.

— Comment, Monsieur Lauzon vous avait parlé de moi sur ses lettres ?…

— Sur chacune… J’avoue même qu’à force de lire toujours les éloges pompeux que Paul écrivait de vous, cela avait fini par me tomber sur les nerfs, vous m’étiez devenue instinctivement… comment dirais-je… non pas antipathique ; mais…

— Oui ! je sais, j’ai éprouvé le même sentiment pour vous.

— Vous aussi ? Alors Paul aurait agi de la même façon à mon égard avec vous, il vous aurait dit des choses insensées ce pauvre Paul, quand il commence à parler de mes mérites imaginaires il est assommant et je comprends que vous n’avez pas dû me voir revenir avec beaucoup d’enthousiasme. Pauvre Paul !

— C’était Jeanne surtout…

— Jeanne est si heureuse que j’aie associé son mari à mes entreprises qu’elle n’est pas bon juge sur mes mérites et elle exagère démesurément et avec bonne foi les services les plus insignifiants. Ces pauvres amis, tout bien intentionnés qu’ils aient été, ils nous ont rendu un bien mauvais office ! Je pourrais même gager qu’ils ont essayé à vous induire à m’accepter pour mari si je vous demandais votre main ?

— C’était même le seul but de cette pauvre Jeanne, et comme cela perçait trop à travers ses discours, que cela sentait trop le mariage arrangé d’avance, je m’étais dit que jamais je ne me laisserais présenter à vous ; comme cela il n’y aurait pas de danger… Quant à moi, je considère le mariage comme une chose trop sainte, trop sacrée pour que les mains étrangères, même les mains amies y contribuent. J’aime mieux demeurer vieille fille que d’épouser un homme qui me soit indifférent, un homme qui ne serait pas mon choix libre et indépendant.

— Et c’est pourquoi, depuis un mois, je subis l’affreux supplice de Tantale… Si près de vous et si loin !!! Je vous rencontrais chaque jour et j’étais d’avance condamné à demeurer un éternel étranger pour vous ! Les plus humbles villageois me rapportaient vos bonnes paroles, vos sourires, votre cordialité proverbiale dans le pays, et moi qui suis le richard de la région, moi qu’on envie même quelque peu, je ne pouvais vous mendier une parole indifférente… Je coudoyais journellement votre beauté et votre jeunesse, je respirais au passage le parfum de votre petite personne, mais ce n’était que de fugitives visions qui me jetaient après dans la mélancolie. Je ne vous connaissais pas et cependant je vous savais par cœur. Et moi qui croyais être un blasé, un désabusé, je pris d’abord pour un simple plaisir de dilettante ce subit intérêt que je portai à l’énigme vivante que vous étiez pour moi ; mais bientôt je réalisai que le sentiment que j’éprouvais était beaucoup plus sérieux et plus noble. Vous allez peut-être me rire au nez, Mademoiselle, toutefois, il faut bien dire le grand mot, je compris que je vous aimais, que je vous aimais follement et ce, depuis la première fois que je vous vis, depuis cette cérémonie funèbre, alors que j’accompagnais à sa dernière demeure la dépouille de mon vieille oncle et que vous, vous pleuriez sur vos propres chagrins. Longtemps, j’ai essayé de combattre cet amour, vous étiez si ironiquement froide avec moi ; peut-être eut-il été plus sage pour moi de le taire plus longtemps, nous aurions pu demeurer bons amis, j’aurais marché dans votre sillage, j’aurais eu votre sourire, votre grâce, votre bonté… Je n’ai pu le taire… Hier encore, je n’osais m’avouer ces choses à moi-même, aujourd’hui je vous les confie, je vous en fais l’aveu et vous prie humblement, très humblement de ne pas en sourire…

— Comme nous sommes souvent aveugles sur nos propres sentiments, Monsieur Yves ! Comme aussi nous le sommes plus souvent encore sur ceux que l’on inspire aux autres ! Je vous ai détesté tout à fait durant quelques