Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 1, part. 1, A-Am.djvu/239

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nous aimons toujours mieux que nous n’aimons les autres. (Abbé de Choisy.) L’homme n’aime que lui, et encore ne s’aime-t-il guère. (A. Karr.) L’homme ne s’aime que dans son semblable, et c’est par son semblable seulement qu’il peut s’aimer. (L.-J. Larcher.)

Un homme qui s‘aimait sans avoir de rivaux
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde.
La Fontaine.
Très-souvent un esprit qui se flatte et qui s’aime
Méconnaît son génie et s’ignore soi-même.
Boileau.

S’aimer dans un endroit, S’y plaire : S’aimer à la campagne. S’aimer chez soi. Il s’aimemieux dans un tronc d’arbre ou dans une grotte, que dans un palais ou sur un trône. (Pasc.)

Pourquoi me chasses-tu ? — Pourquoi suis-tu mes pas ?
Tu me plais loin de moi. — Je m’aime où tu n’es pas.
Molière.


|| Se dit en parlant des animaux et des plantes : Les canards ne s’aiment qu’à la proximité des ruisseaux et des étangs. La vigne s’aime dans les terrains pierreux. La violette, le framboisier s’aiment à l’ombre.

— v. récipr. Avoir une affection mutuelle : Aimez-vous les uns les autres. (St Jean.) Voulons-nous participer ici-bas à la béatitude céleste, aimons-nous ; que la charité fraternelle emplisse nos cœurs. (Boss.) Tous les hommes doivent s’instruire, s’édifier, s’aimer les uns les autres, pour aimer et servir leur père commun. (Fén.) Les hommes sont cause que les femmes ne s’aiment point. (La Bruy.) On dirait que les cœurs qui s’aiment s’entendent à demi-mot, et qu’ils ne sont que comme entr’ouverts. (Chateaub.) La morale du Christ apprit aux hommes qu’ils étaient égaux, et que Dieu leur avait mis au fond du cœur une foi et un amour pour croire au bien et pour s’aimer. (L.-N. Bonap.) Quoique d’un caractère différent, ils s’aimaient d’une tendresse vive et se rendaient mutuellement heureux. (F. Soulié.)

Quand on se voit beaucoup, on s’aime beaucoup moins.
C. Bonjour.


Aimons-nous : nos rangs s’éclaircissent,
Chaque heure emporte un sentiment ;
Que nos pauvres âmes s’unissent
Et se serrent plus tendrement.
Lamartine.


|| Se dit des animaux :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
La Fontaine.

Syn. Aimer, affectionner, chérir. V. Affectionner.

Syn. Aimer mieux, adopter, choisir, élire, opter, préférer, trier. V. Adopter.

Antonymes. Abhorrer, abominer, détester, exécrer, haïr, jalouser.

Allus. littér. Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout. V. Muscade.

Prov. hist. Qui m’aime me suive ! Allusion à un mot de Philippe VI de Valois.

Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France, qu’il songea à guerroyer contre les Flandres. La plupart des barons lui conseillaient d’attendre jusqu’à l’année suivante, « pour ce que l’hiver viendroit avant qu’on eût préparé une si grosse expédition. Comme ces paroles déplaisoient moult au roi, il se tourna devers messire Gautier de Châtillon, connétable du royaume de France : « Et vous, connétable, qu’en dites-vous ? — Qui a bon cœur trouve toujours bon temps pour la bataille, » s’écria Gautier de Châtillon.

» Quand le roi eut ouï cette parole, il accola le connétable, en disant : « Qui m’aime me suive ! » Et donc fut crié que chacun, selon son état, fut prêt à Arras, pour la Magdeleine. » (Chronique de Saint-Denis, citée par M. Henri Martin.)

Voici, à propos du mot de Philippe VI, deux petites anecdotes, l’une comique, l’autre tragique.

— Un original avait inséré cette clause dans son testament :

« Je veux être inhumé au pied de la croix du cimetière de St-Jules, qui, depuis soixante ans, est mon promenoir du matin. La serpillière, la civière, les porteurs, le cordelier, le luminaire, et le chant qui accompagne les morts les plus pauvres de l’Hôtel-Dieu, voilà tous les frais de ma sépulture ; et qui m’aime me suive !" »

— Une ville venait d’être prise d’assaut et livrée à la fureur du soldat. Un officier entre dans la chambre d’une jeune fille d’une beauté éblouissante. Trop certaine du déshonneur dont elle est menacée, à la vue des regards enflammés de l’officier, elle essaye en vain de l’arrêter par ses supplications. Elle va succomber, quand, s’arrachant par un violent effort à ses brutales étreintes, elle s’élance vers la fenêtre entr’ouverte, et, jetant sur le vainqueur un regard de mépris et d’ironie : « Qui m’aime me suive ! » s’écrie-t-elle, et elle se précipite.

En littérature, les allusions à ce mot devenu célèbre sont fréquentes :

« Envoyé en Dauphiné par une fatalité déplorable, et se trouvant sur le chemin de Napoléon, La Bédoyère n’avait pu résister à l’entraînement qui le portait vers lui. Mais incapable d’attendre que la fortune se fût prononcée pour se prononcer lui-même, il avait, à la nouvelle de l’approche de Napoléon, réuni son régiment sur l’une des places de Grenoble, fait tirer d’une caisse l’aigle du 7e, crié Vive l’Empereur ! et brandissant son épée, dit à ses soldats : « Qui m’aime me suive ! » Le régiment presque entier l’avait suivi. » Thiers.

« Madame Récamier ranima son mari, qui avait un peu perdu la tête, sourit à l’adversité, régla tranquillement son budget d’après sa nouvelle fortune, et n’eut qu’à dire : « Qui m’aime me suive ! » Tout le monde la suivit. La beauté, à cette époque surtout, ressemblait au philosophe Bias : elle portait tout son bien avec elle. »        Armand de Pontmartin.

« Ces beaux vers de M. Victor Hugo, ces batailles, ces rêves, cet idéal éblouissant, tel était notre idéal nouvellement conquis à la pointe de nos plumes fraîchement taillées. Nous allions, vainqueurs, l’arme au bras et le chapeau sur l’oreille, à ces batailles d’Iéna et d’Austerlitz. — Et qui m’aime me suive ! — Et chacun de nous suivait par curiosité et tout simplement pour savoir où nous irions. »

J. Janin.        

Anecdotes. On demandait à Mme d’Argenson, la femme du ministre de Louis XV, lequel elle préférait des deux frères Pâris, qui ne brillaient ni par leur amabilité ni par leur esprit ; elle répondit : « Quand je suis avec l’un, j’aime mieux l’autre. »

Le marquis de Bièvre ne pardonnait l’amour-propre qu’aux laboureurs : « Il est tout naturel, disait-il, qu’un laboureur s’aime beaucoup. »

Un tuteur avait donné à une jeune fille de six ans une belle poupée : il vint quelque temps après pour juger de l’effet qu’avait produit ce cadeau ; mais, quand il arriva, la poupée avait été jetée au feu. « Ma petite, lui dit-il, pourquoi donc as-tu brûlé ta poupée ? » L’enfant répliqua les larmes aux yeux : « Je lui ai dit que je l’aimais, et elle ne m’a pas répondu. »

UN JEUNE COLLÉGIEN À SES PARENTS
LE 1er JANVIER.

Pour vous faire mon compliment,
J’éprouve un embarras extrême ;
J’ai feuilleté mon rudiment,
Et je n’ai trouvé qu’amo, j’aime.

Lucas parlant de son roussin,
Dit un jour à son médecin,
Qu’il l’aimait d’un amour extrême.
Le médecin, pour l’animer,
Lui répond : C’est bien fait d’aimer
Votre prochain comme vous-même.

Je ne vous aime point, Hylas ;
Je n’en saurais dire la cause.
Je sais seulement une chose :
C’est que je ne vous aime pas.
   Bussy-Rabutin, imit. d’une épigr. de Martial.

Un malheureux au monde n’avait rien,
Hors un barbet, compagnon de misère.
Quelqu’un lui dit : « Que fais-tu de ce chien,
Toi qui n’as pas même le nécessaire ?
Plus à propos serait de t’en défaire. »
Le malheureux, à ce mot, soupira :
« Et si je ne l’ai plus, dit-il, qui m’aimera ? ».

AIMERIC DE PÉGUILAIN, troubadour du xiiie siècle, né à Toulouse, mort vers 1255, vécut à la cour de plusieurs princes et fut surtout bien accueilli d’Alphonse IX, roi de Castille. Il existe, dans divers manuscrits, environ cinquante pièces de ce troubadour ; Raynouard en a publié six en entier et des fragments de huit autres.

AIMERIC DE SARLAT, troubadour du commencement du xiiie siècle, né dans le Périgord. Il ne nous reste que trois de ses compositions, recueillies par Raynouard dans le Choix de poésies…, et par Rochegude dans le Parnasse occitanien.

AlMERICH (le P. Mathieu), jésuite espagnol et savant philologue, né en 1715, mort à Ferrare en 1799, se retira dans cette ville après l’expulsion des jésuites de l’Espagne. L’ouvrage qui a fait sa réputation est intitulé : Novum Lexicon historicum et criticum…, qui forme la suite et le complément de son Specimen veteris romanœ litteraturœ.

AIMOIN, bénédictin, abbé de Fleury-sur-Loire, mort en 1008, auteur d’une Histoire de France qui n’est qu’une compilation pleine de fables. Cette histoire, dont la première partie seule est de lui (jusqu’en 654), et qui a été continuée après sa mort jusquen 1165, a été insérée dans le recueil de Duchesne.

AIMON (Les Quatre Fils). V. AYMON.

AÏN s. m. (a-inn). Philol. Seizième lettre de l’alphabet hébreu, et dix-huitième lettre de l’alphabet arabe, persan et turc.

AIN s. m. (ain). Manuf. Nom donné à un certain nombre de fils de la chaîne : Les draps employés pour les troupes étant de dix-huit ains et de vingt-deux ains dans le même lé, ces derniers sont les plus fins. (Legoarant.)

AIN, riv. de France, prend sa source dans le dép. du Jura, à 4 kil. de Nozeroy ; passe à Poncin, Pont-d’Ain, Varambon, Loye ; se jette dans le Rhône, après avoir reçu la Biègne, l‘Oignon, l’Albarine, la Valouse et le Suran ; 160 kil. de cours. Nombreuses et magnifiques cascades.

AIN (dép. de l’), ainsi nommé de la rivière de l’Ain, qui le traverse du nord au sud ; situé entre le dép. du Jura, la Suisse, les dép. de l’Isère, du Rhône et de Saône-et-Loire ; comprend 5 arrond. (Bourg, ch.-lieu ; Belley, Nantua, Gex et Trévoux) ; 35 cant., 450 comm., 369,767 hab. Il a été formé, en 1790, de la Bresse, du Bugey, du Valromey, du pays de Gex et de l’ancienne principauté de Dombes, et faisait partie de la Bourgogne. Sa superficie est de 592,674 hect. Évêché à Belley ; cour impériale et académie de Lyon ; 8e division militaire. Le pays, riche en beautés naturelles et curieux pour le voyageur, est pauvre et d’une température peu salubre, à cause des nombreux étangs et marais dont il est couvert. Commerce : bestiaux, poissons et fromages. Industrie : laines, draps, faïence.

AINARD s. m. (é-nar). Pêch. Petite ganse qui sert à fixer le bord d’un filet sur une corde ou ralingue.

AINAY-LE-CHÂTEAU, commune du dép. de l’Allier, arrond. de Montluçon ; pop. aggl. 1,473 hab. — pop. tot. 2,001 hab.

AINE s. f. (è-ne — ce mot s’écrivait autrefois aisne et plus anciennement aigne et aingne, formes successives qui font remonter naturellement jusqu’au mot latin inguen, qui a la même signification). Léger enfoncement qui existe entre l’abdomen ou le bas-ventre et le haut de la cuisse : Blessure, maladie à laine. La peau de laine est plus mince que celle des parties voisines.

— Agric. Aine de raisin. Dans les environs de Laon, Nom donné à la rafle de raisin.

— Techn. Petit bâton qu’on passe dans la tête des harengs destinés à être fumés. On l’appelle aussi ainette et alinette. || Pièce de peau de mouton qui sert à joindre une éclisse et une têtière dans un soufflet d’orgue.

Encycl. Anat. L’anatomie définit l’aine l’espace triangulaire situé entre l’abdomen et la cuisse, borné en haut et en dedans par l’arcade crurale ; en dehors, par le bord antérieur de l’os iliaque ; en bas, par le pubis. On remarque dans cette région un grand nombre de ganglions lymphatiques, qui sont facilement atteints d’inflammation à la suite d’affections des parties dont ils reçoivent les vaisseaux lymphatiques ; deux canaux, le canal inguinal, par lequel sortent chez l’homme le cordon des vaisseaux spermatiques, et, chez la femme, le ligament rond, le canal ou plutôt l’anneau crural, qui est traversé par les vaisseaux et nerfs cruraux. Sous l’influence d’un effort, ces canaux peuvent livrer passage aux viscères contenus dans l’abdomen ; aussi l’aine est-elle le siège le plus fréquent des hernies.

Homonymes. Aisne, haine.

AÎNÉ, ÉE adj. (è-né — du vieux fr. ains, avant, et . On a dit d’abord ainsné, aisné, et enfin ainé, né avant les autres enfants, nommés puisnés, puînés, c’est-à-dire nés depuis la naissance de l’ainsné). Né le premier, en parlant des enfants du même père et de la même mère, ou de l’un des deux seulement : Fils aîné, fille aînée, frère aîné, sœur aînée, J’étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné. (G. Sand.) || Qui descend de l’aîné, qui a un aîné pour souche : À l’extinction de la branche aînée, la branche cadette succède.

— Fig. Se dit de certaines choses par rapport à d’autres qu’elles ont précédées : La science doit avoir de grands ménagements avec l’ignorance, qui est sa sœuraînée. (Fonten.) La vérité qui s’ennoblit par le péril est la sœur aînée de la gloire. (E. de Gir.)

Le symbole est partout frère aîné de l’histoire.
A. Soumet.

Le fils aîné de France. Sous l’ancienne monarchie, L’héritier présomptif de la couronne. || Le fils aîné de l’Église, Qualification donnée aux rois de France, depuis la conversion de Clovis. || La fille aînée des rois de France, Titre que prenait anciennement l’Université de Paris. — Je crains fort, a dit à ce propos M. Proudhon, que cette qualité ne devienne à la fin un signe de décrépitude.

— S’empl. substantiv. dans les deux genres : C’est une fille, qui est l’aînée de tous mes enfants. Le prince de Conti était aussi jaloux de son aîné qu’incapable de l’égaler. (Volt.) En Égypte, en Grèce, à Rome, chez les Germains, l’aîné jouissait de priviléges particuliers (Bouill.) Son frère vient de passer marquis par le décès de l’aîné de la famille. (G. Sand.) Au moment de la naissance de l’aîné, un homme devient père, et acquitte sa dette à l’égard de ses ancêtres. (Michelet.) Dieu a donné la sagesse et la force aux aînés pour soutenir la faiblesse de leurs frères en bas âge. (Toussenel.) || On le dit également d’un second enfant à l’égard d’un troisième, et ainsi des autres : Il est mon aîné. (Acad.)

— Par ext., Se dit d’une personne plus âgée qu’une autre, et de ceux qui nous ont précédés dans la vie, dans une carrière : Vous êtes mon aîné. Il est mon aîné de cinq ans. Respectons nos aînés.

— Fig. : Bossuet a été le plus avantagé parmi les aînés du génie. (D. Nisard.) || On le dit même des choses : Ouvrage digne de la réputation de ses aînés. L’industrie, sœur cadette de l’agriculture, a fait oublier son aînée. (Michelet.) || Cette séance a été aussi nulle que ses aînées. (Le Siècle.) || Boileau a dit, en s’adressant à ses vers :

Vous croyez, sur les pas de vos heureux aînés,
Voir bientôt vos bons mots, passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces.
Boileau.

Aîné de Normandie, Celui qui, dans la coutume de Normandie, recevait les redevances nommées aînesse. || Mirabeau a fait de cette locution une application aussi heureuse que plaisante : J’ai vu cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille, et j’en ai eu dix-sept pour ma part, vous voyez que j’ai été partagé en aîné de Normandie. (Mirab.)

Antonymes. Cadet, puiné, minor, jeune ou junior.

AÎNESSE s. f. (è-nè-se — rad. aîné). Priorité d’âge, principalement entre les enfants mâles d’une famille noble.

— Fig. Priorité d’âge, de fonctions : Bossuet est déjà vieux, Fénelon est jeune encore : l’un, au bout de sa vie couronnée de cheveux blancs, fort de son aînesse dans l’épiscopat, de son antiquité dans la foi, tend la main à l’autre. (Lamart.)

— Le plus souvent le mot aînesse s’empl. avec le mot droit.

Droit d’aînesse, Droit qu’avait l’aîné de prendre dans la succession des parents une plus grande part que les autres enfants : Esaü vendit son droit d’aînesse à Jacob pour un plat de lentilles. (Sacy.) Le droit d’aînesse a le grand avantage de ne faire qu’un sot par famille. (H. Beyle.) Le droit d’aînesse est une institution contraire à la vie de famille. (P. Janet.) Le droit d’aînesse rejette au bas de la famille les cadets et les filles. (Vacquerie.) Le noble s’est soumis à la suppression du droit d’aînesse. (G. Sand.) Le seul avantage de mon droit d’aînesse est d’avoir pu aimer mes frères un peu plus tôt. (Dupin.) Les lois révolutionnaires supprimèrent le droit d’aînesse. (Lamart.)

Et ce vieux droit d’aînesse est parfois si puissant
Que, pour remplir un trône, il appelle un absent.
Corneille.


|| Fig. Droit de priorité :

L’invention des arts étant un droit d’aînesse,
Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce.
La Fontaine.

— Prat. Aînesse de Normandie, Redevances payées par plusieurs coteneurs à l’un d’eux, nommé l’aîné, qui seul était alors tenu envers le seigneur.

Encycl. Hist. Le droit d’aînesse, considéré comme droit de préférence accordé à l’aîné des fils, paraît remonter à une haute antiquité. L’histoire d’Esaü et de Jacob nous le montre chez les Hébreux ; l’Égypte et la Grèce en offrent quelques traces ; Tacite le constate chez les Germains. Cependant on ne la retrouve pas dans la législation romaine. En France, nous le voyons naître, s’étendre et grandir avec la féodalité. D’après la coutume de Paris, le droit d’aînesse consistait d’abord dans un préciput, c’est-à-dire dans une portion que l’aîné prélevait sur la masse de la succession antérieurement à tout partage. Le préciput prélevé, le reste des biens se partageait de la manière suivante : s’il n’y avait que deux enfants, l’aîné des deux prenait les deux tiers des biens restants, et le cadet l’autre tiers ; s’il y avait plus de deux enfants, l’aîné prenait une moitié pour lui seul, et l’autre moitié se partageait également entre tous les autres enfants. Le père et la mère ne pouvaient porter atteinte au droit d’aînesse ni par donation entre vifs, ni par testament ; ils ne pouvaient le transporter de l’aîné à un cadet, même du consentement de l’aîné. L’aîné seul pouvait, de son propre mouvement et sans contrainte, renoncer validement à son droit. Si l’aîné mourait avant l’ouverture de la succession, laissant des enfants mâles, ces enfants recueillaient tous les avantages qu’il aurait eus lui-même ; s’il n’avait que des filles, ses droits passaient à celui de ses frères qui le suivait immédiatement. Le droit d’aînesse n’existait pas dans les provinces du Midi, où le droit romain avait prévalu sur le droit féodal ; l’égalité du partage n’y était rompue que par la volonté paternelle. Institution éminemment aristocratique, le droit d’aînesse tendait à empêcher la division de la propriété, à conserver l’unité, la richesse, la puissance dans les grandes familles ; on comprend qu’un tel privilége ne pouvait trouver grâce devant la révolution de 1789. Attaqué depuis longtemps comme contraire à la nature et à la morale, comme excitant dans le sein des familles la cupidité, la jalousie et la discorde, comme invitant les aînés à l’oisiveté, et contraignant le plus souvent les cadets et les filles au célibat et à tous ses inconvénients, il fut aboli par les lois de l’Assemblée constituante des 15-28 mars 1790 et 8-15 avril 1791. En 1826, la Restauration, qui voulait refaire une aristocratie, présenta aux deux Chambres un projet de loi, non pour rétablir l’hérédité telle qu’elle existait autrefois, mais pour attribuer à l’aîné des enfants mâles, à titre de préciput légal, toute la quotité légalement disponible dans la succession d’un père payant 300 fr. d’impôt foncier, sauf à celui-ci a ordonner par testament l’égalité de partage. Aujourd’hui, le droit d’aînesse n’existe plus en France que dans les lois qui