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IX
PRÉFACE.


elle n’a jamais eu l’idée de composer une encyclopédie, ni de mêler à la langue de tout le monde celle qui ne se parle que dans certains métiers, dans certaines carrières ayant un caractère tout spécial ; elle n’a admis d’exception à cette règle générale que pour les termes visiblement français dans leur origine même, quand ceux-ci lui ont paru assez imposants pour ne pas être omis. Son but paraît avoir été celui-ci : faire connaître tous les mots dont peuvent se servir les littérateurs, les publicistes, les orateurs, les professeurs, les gens du monde, le peuple en général quand il a la volonté de parler réellement français et non patois. Les termes de guerre, de marine, d’économie politique, sont admis en assez grand nombre pour qu’il soit possible à quiconque les connaît de comprendre tout ce qui s’écrit pour le public sur ces matières. En géométrie, et en général dans les sciences mathématiques, aucun des mots que les jeunes gens doivent rencontrer dans les études des collèges et des lycées n’est omis : rhombe, parallélipipède, asymptote, monôme, binôme, etc., sont expliqués pour cette raison, quoique par leur forme savante ils semblent se confondre avec les termes spéciaux adoptés par une classe particulière de savants. Quant aux termes de blason, de chasse, de jeux divers, l’Académie en admet encore un grand nombre, bien qu’elle ait cru devoir en supprimer plusieurs, et ici elle a eu un motif très-différent : elle a cru devoir les conserver parce qu’ils sont pour la plupart puisés à une source toute nationale, et que, sous ce rapport, ils peuvent être considérés comme de précieux vestiges laissés au milieu de nous par notre vieux langage. Il en est tout autrement de cette foule de mots forgés par les chimistes, par les géologues, par les physiciens, et surtout par les botanistes ; d’abord, ils n’appartiennent point au langage de tout le monde, et, de plus, ils ont une physionomie tellement étrangère, disons le mot, tellement barbare, que ceux qui désirent la conservation de notre langue ne doivent pas même souhaiter qu’ils soient trop connus. Il est difficile de nier la sagesse de vues que ce cadre suppose, et tout homme de bonne foi conviendra que l’Académie a fait réellement ce qu’elle devait faire, sauf les imperfections inhérentes à tout travail humain. Si elle s’est plu à enrichir ses colonnes d’un très-grand nombre de proverbes vulgaires, comme plusieurs le lui ont reproché, c’est encore parce qu’elle aime tout ce qui est essentiellement français par son origine, et c’est en effet dans les proverbes que nous pouvons le mieux retrouver ce genre d’esprit, naïf et malin tout ensemble, qui caractérisait nos ancêtres, puisque nous ne lisons plus leurs livres, quoique souvent nous y pussions trouver des idées tout aussi ingénieuses, et plus sensées quelquefois, que dans nos écrivains modernes.

Pour définir les mots exprimant des idées générales, l’Académie n’a presque jamais eu recours au procédé qu’on pourrait appeler philosophique, et elle a bien fait, car, outre qu’elle n’eût été comprise que par le petit nombre, elle se serait exposée à voir contester l’exactitude de presque toutes ses définitions, tant il y a peu d’accord parmi les philosophes. Elle a mieux aimé appeler à son aide les synonymes et expliquer la plupart de ces mots les uns par les autres. On n’a pas manqué de faire remarquer qu’elle enferme ainsi très-souvent son lecteur dans un cercle d’où il ne peut-sortir : ainsi, surprise veut dire êtonnement, et étonnement signifie surprise ; économie se définit par épargne, et épargne par économie ; être, pris absolument, se traduit par exister, et exister veut dire être. Au premier coup d’œil, il semble que cette manière de définir les mots soit complètement illogique ; mais, quand on y réfléchit mieux, on reconnaît bientôt que c’est encore la meilleure, et qu’elle suffit presque toujours aux besoins de ceux qui cherchent les mots dans un dictionnaire. En effet, on ne doit pas supposer qu’ils ignorent complètement la langue ; s’il en était ainsi, il faudrait leur donner un professeur, et non pas un dictionnaire ; mais ils ne connaissent point tous les mots de la langue et ils ouvrent le dictionnaire pour y chercher ceux qu’ils ignorent. Or, il n’y a rien d’absurde à supposer que celui qui cherche surprise connaît étonnement, de même que celui qui cherche étonnement peut très-bien connaître surprise ; il est même permis de supposer que, dans certains cas, une personne qui ignore à la fois les deux mots, ou qui, du moins, les connaît mal, pourra s’en faire une idée assez exacte dès qu’elle aura appris qu’ils signifient à peu près la même chose ; les notions confuses qu’éveille en elle chacun de ces mots s’éclaireront suffisamment les unes par les autres.

Toutefois, le plaidoyer auquel nous venons de nous livrer pourrait être accusé de partialité en faveur du Dictionnaire de l’Académie, et ici notre contradicteur, nous devons le reconnaître, n’aurait pas tout à fait tort. Quelles sont, en effet, les conditions d’une définition complète ? Il faut que cette définition détermine le terme qui en est l’objet, de telle manière qu’on ne puisse le confondre avec un autre terme congénère. Or, et c’est Marmontel qui l’a dit excellemment, deux mots d’une langue ne sauraient exprimer dans tous les cas une seule et même idée, et pouvoir, en toute occasion, être indifféremment substitués l’un à l’autre, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de mots qui soient parfaitement et toujours synonymes. Cette considération suffit donc seule à faire condamner, jusqu’à un certain point, la méthode d’équivalence employée trop souvent par l’Académie. Prenons un exemple : sans doute un âne est un baudet ; mais ouvrons La Fontaine, et nous trouverons certains vers où le premier de ces mots ferait une assez triste figure, et réciproquement. Pour le fabuliste, si versé dans les finesses de notre langue, l’âne, c’est le quadrupède pris dans un sens général ; c’est l’animal utile, sobre, patient, sot, stupide si l’on veut ; en un mot, c’est la bête de somme. S’il nous le montre en butte à la brutalité de son maître ou à la méchanceté des enfants, c’est une victime, c’est l’âne. Citons quelques exemples :