Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 13, part. 2, Pubi-Rece.djvu/371

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


756

REAL

ont de la vigueur, Je la santé, de la simplicité et du naturel, et toutes ces qualités-là constituent un genre de beauté qui n’est pas sans charme. Courbet a de très-grands défauts ; personne ne le nie ; mais sans compter que c’est un praticien de première force, il a eu un mérite énorme, celui de réagir contre les idésêlités vagues et monotones des soi-disant peintres de style, contre les excentricités d’imagination et de coloris de certains romantiques, contre tes afféteries et les mièvreries des néo-pompéiens ; cette réaction, à laquelle l’école contemporaine a dû son salut, il l’a opérée en montrant ce que peut la sincère imitation de la nature. Si parfois il a dépassé le but, s’il a trop accentué son dédain de la tradition et de la convention, s’il lui est arrivé même de tomber dans la caricature, il n’en a pas moins porté au faux style et au faux idéal des coups dont ils ne se relèveront pus de sitôt, ,..,-

Proudhon, qui, dans son livre Du principe de l’art, a étudié et expliqué à sa manière la révolution artistique opérée par Courbet, a fuit contre les prétendus idéalistes de l’école moderne Une tirade véhémente dont on nous saura gré de citer les passages suivants : «Quoil vous parlez d’idéal, et votre idéalisme, impuissant à faire parler la nature, ne repose qua sur les chimères de votre imagination, sur les abstractions de votre esprit et les ébulliiions impuissantes de votre cœur ! Car, enfin, vos dieux, vos saints, vos grands hommes, tous ces personnages, historiques, féeriques, dramatiques, allégoriques, romanesques et chevaleresques, tous ceux même, plus voisins de la réalité, que vous faites figurer dans vos paysages, vos marines, vos tableaux de genre, qu esvee que tout cela, sinon imagination, abstraction, chimère, bien plus, aveu d’impuissance ? Vous parlez d’invention, de création, de liberté, et vous n’avez jamais fait que vous traîner à*la suite des mythologues, des théosophes, des poètes, des romanciers, des fabliaux, des historiographes, comme si l’art n’existait que pour illustrer la révélation, l’épopée, ia comédie ou l’histoire ; comme si l’artiste était incapable de penser par lui-même, de choisir ses types, de produire.ses idées I Commgnt, vous avez devant’vous des hommes’, ’ vis’compatriotes, vos contemporains, vos frères, des êtres qui pensent, qui agissent, qui souffrent, qui aiment, qui ont des passions, des intérêts, • des idées, où l’idéal respire enfin, et votre pinceau, classique ou romantique, élégant et noble, les dédaigné ! Vous affectez de ne les point apercevoir 1 vous ne sauriez quel parti e, n tirer ! Voua nous donnez a leur place des héros de théâtre, des personnages de roman, des vierges du paradis, ou, ce qui, revient à peu près au même pour nous.uutres, des noms historiques, des citoyens du Maroc ou de l’Arabie, une fantasmagorie, des ombres chinoises 1 Savez-yous l’idée que vous me faites venjr avec votre prétendu idéal ? C’est que vous n’avez point d’idéal du tout, que voira âme est à sec, que vous n’êtes propres qu’à faire des pantins, des poupées^ dés mannequins, des charges pour-le Charivari ou’des figurines pour le journal des modes. De la formel nous en avons de reste ; ou vous l’a dit, il ii’y à plus rien à faire pour vous de ce côté depuis les Grecs. Ce que l’on vous demande à cette heure, c’est, à travers la forme, de nous faire voir l’esprit. Pour cela, je vous en préviens, il vous faut une puissance d’idéal bien.autrement grande que celle qui lit découvrir les fesses de Vénus ou le nez d’Apollon, t De même que Courbet dans sa peinture, Proudhon pousse ici jusqu’à l’exagération son amour au vrai ; il a raison de protester contre1 les créations prétentieuses, ’où, sous prétexte d’idéalisme, certains artistes ne font entrer aucune partie de réalité ; mais il va beaucoup trop loin enàuterdisant à la peinture de s’inspirer des conceplions du poète et du romancier, des récits de l’historien, clos croyances religieuses ou philosophiques. Tout sujet, même purement imaginaire, l’eut ’être traité pnr-1’artiste comme par le itléfateur, à la condition que les signes, les expressions, les couleurs employés pour le rendre soient’ empruntés à là réalité. Proudhon a eu bien’ soin, du reste, de déclarer que l’idéal est la condilion première, indispensable de toute création artistique s, nue là où manque l’âme, la sensibilité, il ny a point d’art, il n’y a que le métier ; que, de même qu’on peut être un habile versificateur sans être poète, de même il peut se rencontrer duns un individu unégrande aptitude de reproduction ou d’imitation, sans que cet individu puisse se dire artiste. Selon lui, les termes-réalisme ; -idéalisme ont été mal expliqués et sont devenus presque inintelligibles, même aux artistes : • J’en étonuerai plus d’un, dit-il, en affamant que l’art est, comme la nature elle-même, tout à la fois réaliste et idéaliste ; que Courbet et ses imitateurs ne font nullement exception à la règle ; qu’il est également impossible à un peintre, à un statuaire, à un poète, d’éliminer de son œuvre soit le réel,soit l’idéal et que, s’il l’essayait, il cesserait par là même d’etro artiste... Ce qui est vrai, c’est que l’idéal est plus ou moins apparent dans la nature ; qu’il nous intéresse plus ou moins ; que l’artiste peut être plus ou moins habile à le faire sentir. Je dis plus : il y a des cas où l’art ne peut que faire disparaître l’idéal en essayant do l’imiter ; d’après cela, la question de l’art, de son objet et de sa lin

h

RÉÀL

ne laisse plus d’incertitude. Le but de l’artiste est-il de reproduire simplement les objets sans s’occuper d’autre chose, de ne songer qu’à la réalité visible et de laisser l’idéal à la volonté du spectateur ? En d’autres termes, la tendance de l’art’est-elle au développement de l’idéal ou bien à une imitation purement matérielle, dont la photographie serait le dernier effort ? Il suffit de poser ainsi la question pour que tout le monde la résolve : l’art n’est rien que par l’idéal, ne vaut que par l’idéal ; s’il se borne à une simple imitation, copie ou contrefaçon de la nature, il fera mieux de s’abstenir ; il ne ferait qu’étaler sa propre insignifiance, en déshonorant les objets mêmes qu’il aurait imités. Le plus grand artiste sera donc le plus grand idéalisateur ; soutenir le contraire serait renverser toutes tes notions, mentir à notre nature, nier la beauté et ramener la civilisation à la sauvagerie. • Il serait impossible, on le reconnaîtra, de condamner plus énergiquement le réalisme tel que certains critiques se sont plu à le définir, c’est-a-dire la reproduction inintelligente et brutale des objets matériels.

Proudhon va jusqu’à dire qu’en vertu de l’idéal que les objets nous révèlent nous avons la faculté de redresser, corriger, embellir, agrandir les choses ; de les diminuer, amoindrir, déformer ; d’en changer les proportions, en un mot, de faire tout ce que fait la nature qui, tout en créant d’après les types ou idéaux qui sont en elle, ne donne cependant que des réalisations particulières plus ou moins inexactes et imparfaites. • C’est donc l’œuvre de la nature, ajoute-t-il, que continue l’artiste, en produisant à son tour des images d’uprès certaines idées à lui, qu’il désire nous communiquer. À cet effet, on peut dire qu’il dispose d une échelle infinie de tons, de figures, allant depuis l’idéal jusqu’au point où le type cesse d’être reconnaissable. ■ Nous voilà bien loin des théories saugrenues dont certains critiques ont voulu faire la base du réalisme/ Est-ce à dire que ce soit ainsi qu’aient raisonné Courbet et ses adeptes ? Proudhon lui-même ne l’a pas cru : « Courbet, plus artiste que philosophe, n’a pas pensé tout ce que je trouve ; c’est tout simple. Je crois qu’il a eu l’intuition de son principe en peintre, en vertu de son innéité, non en penseur, à plus forte raison en philosophe. Il a beaucoup hésité et varié dans son expression. Mais en aduiettunt que ce que j’ai cru voir dans ses figures soit de ma part illusion, la pensée existe, et comme l’art ne vaut que par ses effets, je n’hésite pas à l’interpréter à ma manière. » Ce que le célèbre philosophe a vu dans le réalisme de Courbet, ce qu’il a préconisé comme le but suprême de l’art, c’est l’interprétation exacte des caractères et des passions de la soeièté contemporaine ; il a défini l’art i une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce. • Selon lui, la nature ne nous a pas tout dit ; elle n’a pas tout pensé, elle ne sait pas tout ; elle ne sait rien de notre v’e sociale, qui est à elle seule un monde nouveau, une seconde nature ; elle ne peut rien nous apprendre de nos rapports, de nos sentiments, du mouvement de nos âmes, de l’influence changeante qu’elle exerce sur nous, des aspects nouveaux sous lesquels nous la voyons, des changements que nous lui faisons subir à elle-même..Tout cela nous suggère de nouvelles

idées, de nouvelles idéalités, pour lesquelles il nous faut des expressions nouvelles, un langage nouveau, langage non-seulement philosophique, mais esthétique... En d’autres termes, l’art n’a pas seulement pour objet de nous faire admirer les choses belles de forme, d’abord en les reproduisant, puis, en vertu de l’idéal, en ajoutant à leur beauté, ou, ce qui revient au même, en leur opposant le contraste de la laideur. Notre vie morale se compose de bien autre chose que de cette superficielle et stérile contemplation ; il y a l’immense variété des actions et passions humaines, les préjugés et les croyances, les conditions et les castes, la famille, la religion, la cité ; ia comédie domestique, la tragédie du forum, l’épopée nationale ; il y a les révolutions. Tout cela, s’écrie Proudhon, est matière d’art aussi bien que de philosophie et veut être exprimé, non-seulement d’après les règles de l’observation scientifique, mais encore d’après celles de l’idéal.

Proudhon a raison, sans doute, lorsqu’il pense que la société vivante, ses moeurs, ses passions, ses aspirations, ses tendances méritent d’inspirer l’artiste et peuvent lui fournir des thèmes d’un intérêt puissant, au double point de vue de la réalité et de l’idéal ; mais il s’est trop abandonné à ses préoccupations philosophiques, il n’a pas senti le charme purement matériel, la fascination voluptueuse que possède une belle peinture

ou une belle statue ; il a rêvé pour l’art un rôle utilitaire, moralisateur ; il n’a pas compris que son but doit être avant tout de plaire et que, tout en s’efforçant d’élever l’esprit, il ne doit jamais oublier de charmer les regards. Un écrivain qui a fait une étude beaucoup plus approfondie et surtout beaucoup moins exclusive des diverses conditions que l’art doit remplir, Th. Thoré (W. Bùrger), a dit : « Sans doute, l’art n’est point directement un professeur de philosophie et un réformateur social.’ Les tableaux prédicateurs sont ridicules. L’art a pour objet la beauté, et non l’idée. Mais, par la beauté, il

REAL

doit faire aimer ce qui est vrai, *ce qui est juste, ce qui est fécond pour le développement de l’homme. Un portrait, un paysage, une scène familière, un sujet quelconque, peuvent avoir ce résultat aussi bien qu’une image héroïque ou allégorique. Tout ce qui exprime, dans une forme bien sentie, un caractère profond de l’homme ou de la nature renferme de l’idéal, puisqu’il provoque la réflexion sur des points essentiels de la vie. » Thoré a beaucoup insisté, d’ailleurs, dans ses remarquables Salons, sur ia nécessité pour les artistes de laisser de côté les vieilleries mythologiques, les poncifs grecs ou romains et de s’inspirer des scènes de la vie réelle et présente, des images neuves et éminemment pittoresques qui s’offrent de toutes parts à notre observation. < Il y a trente ans, dit-il (Salon de 1S64), nous étions encore parqués dans un petit coin de patrie, faute de moyens de circulation facile hors de nos pays respectifs ; l’espace ne nous étant pas ouvert, nous nous rejetions dans le temps, dans nos traditions nationales, spécialement dan.s le passé grec et romain, pour les peuples d’origine latine, comme est la France. Ce fut là sans doute une cause principale de l’abandon de la nature et de la fausseté endémique qui caractérise l’école du commencement de notre siècle. Aujourd’hui, l’univers est a notre portée et les artistes le parcourent déjà, trouvant sur des terres bien étranges pour nous et parmi des populations qui représentent non-seulement tous les types, mais presque tous les âges de l’humanité, une inspiration imprévue, le souvenir vivant des races de la Bible et de l’ancien Orient, des traditions antiques et de la mythologie grecque. Au lieu d’inventer à froid, dans un atelier de Paris, la scène de Rachel à la fontaine, ou de la Samaritaine causant avec Jésus, allez peindre là, loin, dans le désert, quelque fontaine au milieu d une oasis, avec les filles arabes qui viennent y puiser de l’eau. Au lieu de stéréotyper, d’après des fresques ou de vieux bas-reliefs, des naïades couchées au bord d’un fleuve, allez reproduire, d’après nature, quelque baigneuse sauvage étendue sur le sable. Toute l’histoire qu’on étudiait jadis duns les bouquins, elle est encore debout et vivante sur la face du globe, dans un paysage et une atmosphère qui n’ont poini changé, dans des monuments âgés de quarante siècles, duns des populations qui perpétuent pur leurs caractères et par leurs mœurs les populations antiques. Voilà des éléments qui ne peuvent manquer de métamorphoser bientôt et de régénérer l’art européen... Pourquoi peindre des Arcadies mythiques et mystiques, quand chacun peut aller peindre la vraie nature du Péloponèse ? Pourquoi rêver toujours les vieilles allégories des civilisations perdues, quand on peut en saisir l’esprit sur les lieux mêmes et le restituer Eur des témoignages qui en conservent l’empreinte ? Si M. Renan a donné une vie nouvelle aux traditions de l’Évangile, c’est qu’il a été vivre lui-même en Palestine. Et, si la philosophie et la littérature trouvent et trouveront une nouvelle sève, de nouvelles idées et de nouvelles formes dans cette faculté, que la science et l’industrie humaines nous ont conquise, d’aller tout voir et tout juger nous-mêmes, partout, à combien plus forte raison les arts plastiques, directement inspirés par la perception visuelle, doivent-ils subir les conséquences d une révolution dont le caractère est l’universalité. C’est là ce qui confirme l’espérance du rajeunissement de l’art français et de l’art européen. Devant la réalité s’évanouiront bientôt, forcément, les abstractions conventionnelles, et un idéal tout naturel se dégagera des saines impressions ressenties par les artistes. ■

Au lieu d’assigner ainsi U l’artiste lumvers entier pour champ d’exploration et d’étude, un autre preneur du réalisme, M. Castugnary, l’ami particulier et le plus intrépide zélateur de Courbet, voudrait que le réaliste français se bornât à exposer des tableaux représentant les sites, la société et les mœurs de la France ; il condamne les peintures dont les sujets sont empruntés à l’Orient, à l’Algérie, à l’Italie, à la Suisse et aux autres pays étrangers, et il donne de cette exclusion les raisons suivantes : ■ Repoussant les écoles, fuyant les systèmes et les partis pris, se préoccupant de faire avec les choses immédiates de l’art simple, clair, intelligible même aux plus humbles, le naturalisme (M. Castagnary préfère ce mot à celui de réalisme) repousse tout ce qui est obscurité, éioigneinant, c’est-à-dire tout ce qui s’adresse à un petit nombre. À ce titre, il repousse l’orientalisme, l’helvétianisme, l’italianisme, l’algèrianisme, etc. Pourquoi ? Mon Dieu ! ce n’est pas que ces genres divers ne puissent se conformer au principe et prendre la nature pour base ; mail, c’est d’abordique le contrôle est impossible ( !) et qu’ensuite il n’y a aucun rapport entre ces aspects insolites et les habitudes de notre esprit. ■ Voilà une théorie singulièrement étroite et qui, si elle était scrupuleusement observée par les réalistes, contrarierait fort leur amour de l’originalité et de la nouveauté. Mieux inspiré une autre fois, M. Castagnary a reconnu (salon de 1868) que le naturalisme doit accepter toutes les réalités du monde visible et en même temps toutes les manières de comprendre ces réalités. Loin de tracer une limite, il supprime les barrières ; il ne violente pas le tempéra REAL

ment des peintres, il l’affranchit ; il dit à l’artiste : à Sois libre I La nature et la vie, qui sont la matière éternelle de toute poésie, sétendent autour de toi. Va, et reviens montrer aux autres hommes ce que tu y auras trouvé. Vous vivez tous sur la même motte de terre et dans la mémo minute de temps et vous voyez tous les mêmes choses. Mais ton œil est un miroir plus profond et plus clair, qui perçoit mieux les objets ; ton art est un condensateur qui fixe et rend palpables les sensations les plus fugitives. A toi d’écrire le poëme des yeux et de mettre en relief les beautés que, affairés ou indifférents, ils auraient passé sans voir. Va, et que la vérité, qui est leur seule exigence, soit aussi ta seule loi. Que si les champs, que si l’humanité, dans l’infinie variété de leurs combinaisons, n’offrent pas un-champ assez vaste à ton génie et que tu éprouves le besoin d’inventer, d’imaginer, de composer, je le veux bien, mais compose avec des accents tels de réalité et de vie que chacun s’y méprenne et, prenant ton ouvrage pour une copie de la nature, s’écrie : Quelle sincérité I ■

Ainsi, suivant les interprètes les plus autorisés de la doctrine réaliste, l’art doit s’inspirer constamment de la nature et s’efforcer de dégager, de fixer les images pittoresques qu’elle renferme ; mais, sans perdre de vue ce modèle par excellence, il a toute faculté d’imaginer lui-même, d’inventer, de composer, de réaliser, en un mot, un idéal. Les réalistes les plus fougueux ont largement usé de cette faculté. « Courbet, dans son réalisme, a dit Proudhon, est un des plus puissants idéalisateurs que nous ayons, un peintre de la plus vive imagination. > Le philosophe, en portant ce jugement, a fort exagéré, croyonsnous ; il a peut-être été dupe dé ses propres imaginations ; on ne saurait nier, pourtant, que, dans certaines œuvres du maître d’Ornans, il n’y ait pour le moins autant de fantaisie que de réalité.

À toutes les époques, dans toutes les écoles, il y a eu des artistes qui ont fait une étude attentive et passionnée de la nature, qui n’ont rien composé sans se conformer scrupuleusement à la réalité. Les Grecs étaient des réalistes enthousiastes. • Il nous semble, ditEmeric David (Itccherches sur l’art statuaire), que pour louer dignement leurs chefs-d’œuvre nous devions y voir des formes surnaturelles. Nous vantons l’idéal de la beauté, l’idéal de l’expression. Les Grecs étaient plus simples : c’est la vérité qui, la première, obtint toujours leurs éloges ; ils semblaient ne louer que la vérité. Tous les monuments historiques en font foi. Les philosophes, les historiens, les poètes du goût le plus délicat et le plus voluptueux, pour vanter l’excellence d une belle figure, disaient, comme le peuple : • Quel est l’artiste qui u mis tant de naturel et de vérité dans cette figure ? Elle vit, elle respire ; on la voit se mouvoir ; ce n’est pas une imitation, c’est un être vivant ! " Nous ne répéterons ni l’histoire des raisins de Zeuxis et du rideau de Parrhasius, ni celle du cheval d’Apelle, ni tant d’autres du même genre qu’on trouve dans les écrits des anciens. Nous ferons cependant une remarque à ce sujet. Que ces récits soient fabuleux, cela peut être ; mais ces fables, ces contes, en les supposant tels, ont été inventés par la vanité des Grecs ; ils ont été accueillis, répétés, lorsque l’art était duns sa perfection ; les Grecs mettaient donc un grand prix à l’exacte imitation de la nature, car on ne se vante que de ce qu’on croit digne d’être vanté. Myron avait fait une vache ; elle était si vruie que les troupeaux, disait-on, s’y trompaient. • Berger, écrivait Anacréon, mène paître tes vaches plus loin, de crainte que tu n’emmènes avec elles celle de Myron... Non, Myron ne l’a pas moulée ; le temps l’avait changée en métal, et il a fait croire qu’elle était son ouvrage... Si ses mamelles ne contiennent point de lait, c’est la faute de l’airain, ô Myron, ce n’est pas ta faute I ■ Nous pourrions multiplier les éloges de ce genre consacrés par les poëtes aux chefs-d’œuvre de l’art. La doctrine des philosophes était d’accord avec le sentiment du public. Platon disait : « En ce qui concerne les arts dont le but est l’imitation, la perfection de leurs ouvrages, pour le dire en un mot, dépend de l’égalité qui Se trouve entre l’imitation et la chose imitée. C’est la vérité de l’imitation que nous devons principalement y rechercher, car ils ont pour objet lu ressemblance. ■ Aristote disait également : • Dans les ouvrages de peinture, de seulpture, de poésie, en un mot dans tout ce qui consiste en imitation, le plaisir qu’on trouve à voir une belle imitation ne vient pas précisément de l’objet imité, mais de cette réflexion que nous faisons en nous-mêmes, qu’en effet il n’est rien de plus ressemblant et qu’on dirait que c’est la chose même et non pas une simple représentation. » À ces textes et à l’opiuion d’Ëmeric David sur les procédés de l’art chez les Grecs, on a opposé d’autres textes et d’autres considérations. Platon s’est exprimé ainsi dans un passage du Timée.• « L’artiste qui, l’œil fixé sur l’être immuable et se servant d un pareil modèle, en reproduit l’idée et la vertu ne peut manquer d’enfanter un tout d’une beauté achevée, tandis que celui qui a l’œil fixé sur ce qui passe, avec ce modèle périssable, ne fera rien de beau. • Plus tard, Cicéron a dit I dans son livre sur l’Orateur : ■ Phidias, ce ] grand artiste, quand il faisait une statue de