Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 13, part. 3, Rech-Rhu.djvu/134

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dateur de la religion chrétienne n’avait donc plus qu’à développer et perfectionner cette doctrine, en mettant un Dieu unique, souverainement juste et bon, à la place de tous ces dieux et de toutes ces déesses dont les actes, racontés par la légende mythologique, étaient souvent en opposition flagrame avec les prescriptions de la morale. La religion chrétienne, qui prêche un Dieu juste et bon, qui menace l’injustice de peines éternelles et qui pose la charité comme la base de toutes les vertus, a dû certainement, dans les siècles de foi, contribuer plus ou moins à détourner du crime et du vice ceux chez qui les passions brutales n’étaient pas trop violemment excitées. Cependant l’histoire du moyen âge prouve que, même au milieu d’une foi vive, ces passions purent devenir et devinrent en effet assez puissantes pour engendrer tous les désordres. C’est que, si le christianisme ordonne à tous les hommes d’être vertueux, il offre malheureusement aux criminels et aux vicieux des moyens trop faciles d’obtenir le pardon de leurs crimes. On pillait, on tuait, on violait pendant toute la durée du moyen âge ; on se livrait de tous côtés au plus affreux brigandage, quoiqu’on fût parfaitement convaincu que tous ces crimes méritaient l’enfer ; mais pourquoi s’exposait-on ainsi de gaieté de cœur à des peines éternelles ? C’est qu’on savait que les plus grands crimes sont effacés par une bonne absolution, qu’on se promettait bien de demander à un prêtre ou a un moine, qu’on était sûr d’ailleurs d’obtenir au moyen de quelque argent donné pour de prétendues œuvres pieuses. On dira que la foi du moyen âge n’était pas une foi éclairée, que ces absolutions obtenues à prix d’argent, sans repentir et sans résolution sincère de ne plus pécher, sont contraires au véritable esprit du christianisme. D’accord ; mais le fait prouve au moins que la religion ne se suffit pas à elle-même pour se garantir contre sa propre corruption, et il n’en faut pas davantage pour montrer que son utilité sociale est bien moindre qu’on ne le prétend d’ordinaire. Dans l’état actuel des esprits, quand la foi est éteinte chez un grand nombre, quand elle est terne et molle chez tous les autres, l’utilité morale de la religion devient à peu près nulle. Ceux qui disent que, sans religion, lo peuple se porterait à tous l«s excès veulent évidemment.parler des artisans, des journaliers, de tous ceux qui, dans les villes surtout, — gagnent leur vie en travaillant, car c’est dans les villes presque uniquement que ces excès sont & craindre. Or, le peuple dans les villes, sauf un certain nombre de femmes, ne va plus guère à l’église que pour le baptême et la première communion des enfants, pour le mariage, pour les convois ; il ne va plus à confesse, il ne communie pas à Pâques, il travaille le dimanche, fait gras tout le carême et ne jeûne jamais, a moins qu’il n’y soit forcé par sa misère. Tout cela, d’après l’enseignement de l’Église, le rend digne de la damnation éternelle, et cette damnation ne l’effraye pas le moins du monde. Comment donc peut-on croire que la peur de l’enfer l’empêchera de voler et lui fera respecter les lois de son pays ? Non, ce n’est pas la religion qui maintient le peuple aujourd’hui dans le devoir ; c’est l’opinion publique, la force des habitudes contractées dans le sein des familles sous l’influence de cette opinion, qui elle-même se moralise sans cesse par le progrès de la civilisation et des lumières. Appelez religion l’ensemble de toutes ces idées propres à relier tous les hommes en une société d autant plus prospère qu’elle est plus éclairée, et alors vous aurez le droit de dire que la religion est réellement nécessaire.

On trouvera au mot culte beaucoup da choses intéressantes que nous ne répéterons pas ici.

Nous terminons cet article par le tableau suivant, dressé parMeyer (Hand Lexicon des allgemeinen Wise), et qui fuit connaître le nombre des sectateurs que compte chacune des religions établies dans les diverses parties de notre globe :

Brahmanistes et bouddhistes. 740,029,000

Mahométans 172,965,000

Israélites...’ 4,700,000

Autres religions païennes... 116,540,000

Total des non-chrétïens. 1,034,234,000

Catholiques romains......

Protestants

Gréco-russes, grecs, arméniens,

nestoriens, abyssiniens

et autres sectes orientales

194,500,000

114,584,000

85,870,000

Total des chrétiens.... 394,954,000

Religion anglicane. V. ANGLICANISME.

— Hist. Guerres de religion, V. guerre.

— Iconogr. Sur plusieurs médailles de l’antiquité, la Religion est personnifiée par une femme ou un petit génie ailé, qui est devant un autel sur lequel il y a des charbons embrasés. Son attribut le plus ordinaire est l’éléphant, animal qui passait pour adorer le soleil.

Les allégories que l’art moderne a consacrées à la religion sont innombrables. Parmi les statues, nous citerons celles que Rusconi, Étienne Monot et Angelo de Kossi ont exé RELI

cutées à Saint-Pierre de Rome, le premier pour le tombeau de Grégoire XIII, le second pour le tombeau d’Innpcent XI, le troisième pour le tombeau d’Alexandre VIII. Un groupe en marbre, de Pellegro Olivieri, représentant la Religion ayant près d’elle un enfant, est placé dans l’église Santa-Maria-della-Consolazione, à Gênes. Pour fêter le retour de Pie VII à Rome en 1814, Canova avait projeté une statue colossale de la Religion, qu’il destina d’abord à la basilique de Saint-Pierre et ensuite à l’église du Panthéon et dont le modèle fut seul exécuté. Il a représenté la Religion debout, élevant la main droite vers le ciel et tenant de l’autre la croix, coiffée d’une espèce de mitre et ayant un vêtement à l’antique, dont les plis abondants descendent jusqu’aux pieds ; le piédestal, de forme circulaire, est orné d’un grand médaillon où sont figurés en buste saint Pierre et saint Paul. Un sculpteur français, Jacques Bousseau, a sculpté en marbre une figure de la Religion debout sur les nuées, tenant de la main gauche le livre des Évangiles sur lequel elle a les yeux fixés et soutenant, de la droite, une croix : elle est vêtue d’une tunique, ceinte sur la poitrine, et d’un ample manteau qui ne laisse voir que le bout de ses pieds nus ; son voile est relevé sur le front et flotte sur les épaules. D’autres statues de la Religion ont été sculptées par Gérard, pour le fronton de l’église de la Madeleine, à Paris, et par Fromanger pour la chapelle du château de Dampierre (Salon de 1868). Une figure en bas-relief a été exécutée pour le tombeau de Mazarip par Coysevox. Un autre bas-relief, du même artiste, représentant la Religion foudroyant l’Hérésie, décorait le

f>iédestal de la statue de Louis XIV qui s’éevait autrefois dans la cour intérieure de l’Hôtel de ville de Paris. Dans la tribune de la chapelle du château de Versailles, la Religion a été figurée sous les traits d’une femme assise, tenant de la main gauche une croix et ayant sa droite appuyée sur la Bible. Mentionnons encore un bas-relief de David d’Angers, décorant le piédestal du monument élevé »u général vendéen Bonchamps en 1823. Un groupe allégorique, exposé au Salon de 1838 par M. Auiédée Ménard, représente le Triomphe de la Religion sur le Crime.

Au musée du Louvre est un grand tableau de Rubens, intitulé le Triomphe de la Religion : deux anges ailés traînent un char d’or où sont placées, de chaque côté d’une sphère, la Religion agenouillée et tenant la croix et ta Foi montrant un calice. Deux petits anges volent en avant, portant la couronne d’épines et les clous ; deux autres suivent le char et le poussent. Derrière ceux-ci marchent un vieillard qui s’appuie sur un bâton, un homme tenant un livre et un globe céleste, figurant la Science, et une femme à six mamelles, image symbolique de la Nature. Puis viennent l’Asie et l’Afrique, représentées l’une par un homme au teint cuivré et l’autre par un- nègre. Au-dessus de cette composition voltigent plusieurs anges : l’un tient un flambeau ; deux autres portent un cartouche sur lequel on lit : Fides calAolica ; deux autres encore soutiennent une tapisserie sur laquelle l’allégorie que nous venons de décrire est tracée, et qui est déployée au devant d’un riche portique sur le soubassement duquel sont un réchaud en or, un creuset où un cœur s’épure au milieu des flammes et enfin un monstre ailé à tête et poitrine de femme, à griffes de lion et à queue de poisson, qui symbolise l’Hérésie. Cette allégorie compliquée faisait partie d’une suite de neuf compositions que Rubens peignit, dit-on, par ordre de Philippe IV, pour être reproduites en tapisserie.

Eustache Lesueur a peint la Religion triomphant de la Mort.- revêtue d’une longue robe bleu de ciel et ayant la tête couverte d’un voile vert, la Religion, agenouillée sur une pierre tumulaire, touche les corps de deux enfants morts, étendus devant elle, de l’extrémité inférieure d’une longue croix appuyée sur son épaule et qu’elle tient dans sa main droite ; son autré main montre le ciel. Ce tableau, d’un sentiment délicat et touchant, a fait partie de la galerie du cardinal Fesch.

F. Kyte a gravé, d’après Annibal Carrache, lu. Religion accompagnée de la Sagesse et de l’Humilité. D’autres images allégoriques de la Religion ont été gravées par B. Passarotti, Domenico Vito, Chedel, P. Isselburg (1616), Joseph Greuter (d.’après Giacinto Brandi), etc. Une composition de Signol, qui a été lithographiée par J. Llanta (Salon de 1839), représente la Religion secourant les affligés. M. Janmot a peint, dans l’église Saint-François, à Lyon, l’Union de la Religion et de la Science. La coupole de l’une des loges de la pinacothèque de Munich, peinte par Cornélius et ses élèves, représente l’Alliance de la Religion et des Arts : la Religion, placée au centre de cette composition, est entourée par les figures allégoriques de la Musique, de la Peinture, de l’Architecture et de la Sculpture ; le roi David rappelle la poésie sacrée ; Salomon, l’architecture religieuse ; saint Luc, la peinture ; sainte Cécile, la musique d’église. Le même sujet a été traité d’une façon remarquable par un autre artiste allemand, Overbeck, dans un tableau qui appartient- au musée de Francfort. Tous les artistes contemporains sont groupés en demi-cercle, devisant entre eux des choses relatives à l’art, et offrant des attitudes di RELI

verses. La partie supérieure du tablean représente une vision : l’esprit qui animait tous ces artistes. La sainte Vierge, avec l’Enfant Jésus, entourée des saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, apparaît là, dans l’intention de l’artiste, comme la source de toute poésie. On ne peut nier que la pensée ne soit vaste et élevée. La composition rappelle, par l’agencement des lignes, la position des groupes, les écoles primitives de l’Italie ; les types trahissent les mêmes réminiscences : ils sont suaves et purs, les expressions tendent à l’idéal. Malheureusement, le modelé, l’exécution font

entièrement défaut.

— Bibliogr. Origine de tous les cultes ou Religion universelle, par Dupuis (Paris, 1795, 3 vol. in-4° et atlas, nouvelle édition, Paris, 1822, 7 vol. in-s0 et atlas) ; Abrégé de l’origine des cultes, par Dupuis (Paris, 179S, in-8°) ; Analyse raisonnée de /’Origine de tous les cultes par Dupuis, par Destutt de Tracy (Paris,

1804, in-S°) ; l’Antiquité dévoilée au moyen de la Genèse, source et origine de tous les cultes religieux, par Ch.-Rob. Gosselin ; 4e édition augmentée de la chronologie de la Genèse et de la Théogonie d’Hésiode (Paris, 1827, in-S°, avec figures), réfutation de l’Origine des cultes de Dupuis ; Dictionnaire historique des cultes religieux établis dans le monde, par de La Croix (Paris, 1775, 3 vol. pet. in-8» ; édition augmentée, Versailles, 1820, 4 vol. pet. in-S<>) ; Supplément, par Chaud (1822, in-8» de 90 pp.) ; les Religions du monde, par Alex. Ross, traduit de l’anglajs par Th. La Grue (Amsterdam, 1666, gr. in-4<>, ou 1669, in-12, fig.) ; Histoire critique des dogmes et des cultes bons et mauvais gui ont été dans l’Église, depuis Adam jusque J.-C, où l’on traite de toutes les idolâtries de l’ancien paganisme, expliquées par rapport a celles des Juifs, par Jurieu, avec un supplément (Amsterdam, 1704) ; Supplément ou Dissertation de Cuper sur quelques passages du livre de Jurieu(T05, in-4») ; Parallèle des religions, par Fr.-Flor. Brunet, lazariste (Paris, 1792, 3 tom. en 5 vol. in-4») ; Code sacré ou Exposé comparatif de toutes les religions de la terre..., extrait des livres originaux qui servent de bases aux différentes croyances, par Anot de Maizières (Paris et Versailles, 1836, in-fol. ; publié en 10 livraisons, dont la dernière est bis) ; Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde (Amsterdam, 1723-1743, 8 tom. en 9 vol. in-fol.) ; Superstitions anciennes et modernes, etc. (Amsterdam, 1733-1736, S vol. in-fol.) ; S’icred kistory of world philosophically considered, by Sharon Turner ; seventh édition (London, 1852, 3 vol. in-8°) ; Études religieuses, par Ern. Renan ; 6<> édition revue et augmentée (Paris, 1863, in-S° de XxVttt et 438 pp.) ; Conformités des cérémonies modernes avec tes anciennes, par P. Musard {Genève, 1667, in-8») ; Conformité des coutumes des Indiens orientaux avec celles des Juifs, etc., par de La C. [Créquinière] (Bruxelles, 1704, in-12) ; Conformité des cérémonies des Chinois avec l’idolâtrie grecque et romaine, par le Père Alexandre (Cologne, 1700, in-12) ; Des cultes qui ont précédé et amené l’idolâtrie ou l’adoration des figures humaines, des cultes des fétiches, des astres, des héros ou des morts, par J.-A. Dulaure (Paris,

1805, in-S°) ; Van Dale, Dissertaiiones de origine et progressu idolatriie et superstitionum : de vera et falsa prophetia. etc. (Amstelod., 1696, in-4°) ; Origine, progrès et décadence de l’idolâtrie , par de Mehigan (Paris, 1757, in-12) ; les Ruines, par Volney (Paris, 1797).

Religion (TABLEAU DES DIFFERENDS DE La),

pamphlet théologique de Marnix de Sainte-Aldegonde (Leyde, 1599, 2 vol. in-4<>). Marnix, l’ardent collaborateur de Guillaume d’Orange dans la fondation de la république des Provinces-Unies, écrivit ce gigantesque pamphlet sur la fin de sa vie, comme résumé de toute son existence de lutte, par la parole et par l’épée, contre la domination espagnole et contre le catholicisme. Dans ce livre, il ne se résume pas seulement lui-même, il résume aussi tout son temps ; il a construit son œuvre, véritable Babel théoiogique et littéraire, avec des débris de ses œuvres antérieures, des arguments empruntés tantôt a des théologiens, tantôt à des libres penseurs, des prédications de Calvin et d’Érasme, des pages de Montaigne, et il a revêtu le tout du style de Rabelais. On y trouve rassemblé tout ce qui avait été dit jusqu’alors et même tout ce qui a pu se dire depuis contre l’Église catholique et la papauté.

Le cadre du livre n’est qu’ingénieux ; Marnix suppose un théologien, envoyé de Rome dans les Flandres pour pulvériser les adversaires de la foi. Ce théologien n’est, naturellement, qu’un hâbleur très-savant, mais

encore plus fourbe, faisant devant la foule, dans un langage d’arracheur de dents, l’exposition de la doctrine orthodoxe et tournant malgré lui son apologie de manière à en faire rire tout le monde. ■ Que l’on se figure, dit E. Quinet, une sorte de Grandgousier ou de frère Jean des Entommeures résumant, au point de vue de l’Église romaine, le grand combat de doctrines livré par tout le xvia siècle autour de la vieille Église : « Courage, enfants, s’écrie-t-il, venons aux ■ mains et contemplons la souplesse des bras de nos athlètes catholiques. » Là-dessus, avec une science énorme, mais qui semble I ivre de la colère de tout le siècle, il rassem RELI *

ble, il étale sur chaque point les objections de ses adversaires ; il s apprête a les foudroyer ; mais, à mesure qu’il manie les armes de la raison, il en est lui-même effrayé, transpercé : «Oh ! oh ! qu’est-ce donc ? se dit-il ; > cet homme a-t-il entrepris de nous ruiner ?» Puis, il se prépare de nouveau à triompher de l’adversaire, et l’immense et fantastique controverse continue, sorte d’odyssée grotesque, à travers les sophismes, les argumentations, les plis et replis de la théologie du moyen âge aux prises avec la Renaissance. »

Ce cadre a permis à Marnix de passer en revue non-seulement toutes les questions religieuses, mais aussi tous les faits politiques de son temps, la politique et la religion ne faisant qu’un dans cette époque tourmentée. De ce petit coin de terre ou flotte le libre drapeau des Provinces-Unies, Marnix promène au loin ses regards sur le reste du continent. En même temps qu’il bat des mains aux désastres de l’Armada, it suit avec un sentiment de tristesse et de rage les progrès de cette politique romaine qui menace d envelopper le monde encore une fois. Il s’indigne de cette fraude valicane, ■ qui semble donner plus de terreur panique au magnanime cœur de la France, que jamais elle ait fait au moindre et plus vil recoin de l’Italie. ■ Le sort de la France, sa patrie d’adoption, l’inquiète presque autant que celui de la Hollande ; il se lamente sur le sort réservé à la pauvre vieille pragmatique et à la défunte Église gallicane. « Croyez-moi, mon ami, ces mules papales sont mauvaises bêtes ; elles ont du foin aux cornes et ruent comme chevaux échappés. Je suis d’avis que nous allions baiser le babouin et nous prosterner à la dive pantoufle : peut-être attraperons-nous quelque lopin d’une bénédiction et nous Serons ainsi les meilleurs enfants ; car, certes, notre pragmatique sanction, la bonne vieille demoiselle, avec son large tissu de satin vert et ses grasses patenôtres de jais, ne nous peut garantir dorénavant. Elle n’a pas une dent à ta bouche et la chaleur naturelle commence a lui manquer ; même sa bonne commère, la liberté de l’Église gallicane, est déjà passée à l’autre monde : on lui chante déjà force De profundis et messes de Requiem. • 11 prédit à l’Espagne, cette cruelle ennemie de la liberté batave, qu’elle aura aussi son tour dans l’asservissement universel. En revanche, il célèbre ’la délivrance de l’Angleterre qu’une bonne tempête, qu’il appelle un souffle du Seigneur, a préservée : • L’Angleterre a été vendue au dernier enchérisseur, lequel, pour faire boire de l’eau salée à tous ces braves don Diègue et Rodrigue d’Espagne, qui avaient entrepris de se rendre chevaliers de la Table ronde en la Grande-Bretagne, dressa cette formidable armée, sur laquelle le Seigneur souffla du ciel. »

Au point de vue de la forme, le Tableau des différends de la religion est un des monuments de notre vieille langue ; malheureusement, ce livre gaulois, trop gaulois même, ne peut être cité que par fragments et en choisissant les moins significatifs. La pruderie moderne s’effaroucherait de la verdeur de langage qui y règne d’un bout à l’autre. 11 est peu connu, quelques exemplaires seulement ayant échappé aux bûchers catholique !» allumés partout avec profusion pour le détruire.

L’éminent historien que nous citions plus haut, E. Quinet, mort le 27 mars 1875, en a résumé de la manière suivante les intentions et la portée : « Arrivé à la fin de sa vie, qui était aussi celle du xvie siècle, Marnix entreprend de rassembler dans une seule œuvre passionnée, savante, railleuse, toutes les armes que cette grande époque a fourbies contre l’esprit du moyen âge. Pour cela, il puise dans toutes les colères, dans tous les ressentiments, dans toutes les indignations de la Réforme et de la Renaissance. Il veut, dans cette multitude de pamphlets sanglants que la foi, la raison retrouvée, les persécutions, l’échafaud ont accumulés, composer un immense pamphlet sacré qui ne laissera en oubli aucune des plaies morales du xvie siècle ; œuvre de bon sens et de justice, qui sera lue par le bourgeois et par le peuple dans les courts intervalles de repos, au milieu des guerres religieuses. Il rivalisera d’ironie avec Érasme, de fiel avec Ulric de Hutten, de sainte colère avec Luther, de jovialité et" d’ivresse avec Rabelais. Rien ne sera trop —bas, trop hideux à son gré pour le supplice qu’il veut infliger, et comme il veut que ce livre ne soit pas enfermé en Hollande, mais que les coups en soient sentis à travers 1 Europe, il l’écrit dans sa langue maternelle, en français, tantôt s’élevant avec le sujet jusqu’au langage des prophètes, tantôt descendant avec sa passion jusqu’aux peintures les plus burlesques, mêlant quelquefois le français au wallon pour populariser, répandre, rallumer les colères de l’esprit. D autres auront attaqué la foi du moyen âge avec plus de méthode, nul avec autant de hardiesse, une visée plus franche, une indignation plus sincère et plus soutenue. Marnix embrasse tout, il ravage tout en même temps, dogmes, institutions, traditions, sacerdoce, livres, culte, légendes, coutumes. C’est véritablement une guerre à outrance, sans merci ni vergogne ; le sac de l’Église gothique, par la main du chef des gueux, au milieu du ricanement de tout un peuple, d