Page:Lautreamont - Chants de Maldoror.djvu/50

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Où suis-je ? N’ai-je pas changé de caractère ? Je sens un souffle puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du printemps ranime l’espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le langage sublime a dit des choses que le premier venu n’aurait pas prononcées ? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa voix ! Je préfère l’entendre parler, que chanter d’autres. Cependant, plus je l’observe, plus sa figure n’est pas franche. L’expression générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que l’amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis, est marqué d’un stigmate indélébile. Ce stigmate, qui l’a vieilli avant l’âge, est-il honorable ou est-il infâme ? Ses rides doivent-elles être regardées avec vénération ? Je l’ignore, et je crains de le savoir. Quoiqu’il dise ce qu’il ne pense pas, je crois néanmoins qu’il a des raisons pour agir comme il l’a fait, excité par les restes en lambeaux d’une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui me sont inconnues, et il redouble d’activité dans un travail ardu qu’il n’a pas l’habitude d’entreprendre. La sueur mouille sa peau ; il ne s’en aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu’inspire la vue d’un enfant au berceau. Oh ! comme il est sombre !… D’où sors-tu ?… Étranger, permets que je te touche, et que mes mains, qui étreignent rarement celles des vivants, s’imposent sur la